« Voix et relation : la prose en action d’Henri
Meschonnic » dans Serge Martin (dir.) Paroles
rencontres Ouvrir les archives « Henri Meschonnic », coll.
« Résonance générale >> essais pour la poétique »,
Mont-de-Laval, L’Atelier du grand tétras, 2013, p. 95-104.
On trouvera dans ce blog les publications de Serge Martin et de Serge Ritman avec parfois des indications de commentaires (notes de lecture ou autres). Le nuage des libellés permet de les retrouver toutes selon les critères de genres, d'années, d'éditeurs... Le tout est un chantier permanent : il reste beaucoup à faire quant à l'exhaustivité...
mardi 31 décembre 2013
lundi 30 décembre 2013
Paroles rencontres Ouvrir les archives « Henri Meschonnic »
(dir.) Paroles rencontres Ouvrir les archives « Henri Meschonnic », coll. « Résonance générale >> essais pour la poétique », Mont-de-Laval, L’Atelier du grand tétras, 2013, 192 p.
RECENSIONS :
Un compte rendu par Sandrine Bedouret:
Ce
sixième volume de la collection d’Essais pour la poétique dirigée par Serge
Martin réunit les actes du colloque « Paroles rencontres, ouvrir les
archives Henri Meschonnic » qui s’est tenu à l’Abbaye d’Ardenne, près de Caen,
en collaboration avec l’IMEC les 28 et 29 mars 2012. Ce recueil porte
différents éclairages sur la pensée d’Henri Meschonnic, en s’intéressant aux
concepts-clés qui ont marqué à la fois une théorie du rythme qui s’inscrit dans
une poétique, son travail de poète, toujours soucieux de vivifier le langage,
et son activité de traducteur, activité pratique et théorique puisqu’Henri
Meschonnic a renouvelé les théories de la traduction de ces dernières
décennies. Le colloque s’est organisé en trois moments forts : d’abord
s’est posée la question du politique, là où politique et théorie du langage
sont engagées dans la plus forte interaction. Un second moment est consacré au
continu entre l’activité poétique et l’activité théoricienne. Enfin le
troisième moment ouvre la réflexion sur la question des langues et plus
précisément pose la théorie du langage comme une pensée de la traduction. Nous
proposons un regroupement des articles en fonction des concepts qui nous
paraissent fondateurs de cette pensée.
1)
Une théorie politique du langage pensée par
l’historicité et le rythme.
Nous résumons ici les trois premiers articles
consacrés à la réflexion politique.
Dans « Théorie du langage et
histoire : Meschonnic politique », Jean-Louis Chiss montre que le
politique se pense avec les concepts de la poétique comme anthropologie
historique du langage : l’historicité, la spécificité, le discours et
l’individuation. En ce sens, Meschonnic se situe à l’opposé de Chomsky qui
affirme qu’il n’y a aucun lien entre son activité politique et son analyse de
l’idéologie. Au nom de la liberté d’expression, Chomsky préface ainsi Faurisson.
Henri Meschonnic a le premier proposé une relation entre la théorie et la
politique de Chomsky afin de dégager « une politique de la théorie du
langage » et « une politique générative ». La théorie
chomskyenne du « locuteur auditeur-idéal » dans une communauté
linguistique homogène implique des positions politiques qui relèveraient du
citoyen confronté à l’État, l’Impérialisme ou le Capitalisme. Chomsky cautionne
le glissement de l’acceptabilité linguistique vers un «(in)acceptable »
idéologique. Si Meschonnic n’a jamais écrit de livre sur Chomsky, il en a écrit
deux sur Heidegger, s’interrogeant sur l’indiscutable fascination qu’exerçait
le philosophe, et « son obscure complexité », qui a partie liée avec
l’origine, la méditation sur les Présocratiques, qui consonne avec l’aversion
pour la modernité. Chez Meschonnic, la mise au jour de l’enchaînement des
essentialisations et des comparaisons montre que l’absence du sens du langage
est consubstantielle à l’essentialisme négationniste qui se fait dans et au travers du langage.
Diógenes Céspedes, confronte les
concepts de rythme et de hasard dans les œuvres d’Albert Camus et de Henri Meschonnic,
dans « Le rythme et le hasard : Henri Meschonnic et Albert
Camus ». A. Camus définit hasard non plus comme le « destin »,
en métaphysique, mais comme l’arbitraire même. Il est inséparable de l’absurde,
dans le système poétique de Camus, ce dernier jouant le rôle du signifiant dont
hasard serait le signifié. D. Céspedes fait de ces concepts « des discours
contraires à ceux de la transcendance et du sacré, qui ont été fabriqués par
des sujets historiques dont la finalité orientée est l’invention des mythes
destinés à assurer et à justifier aux sujets l’existence d’un Univers créé par
une puissance surnaturelle qui va nous juger » (p. 29). Ces concepts
rejoignent le concept de rythme de Meschonnic dans le sens où les deux auteurs
resémantisent des concepts. Hérité de Benveniste, « rythme » devient
nouveau parce qu’ « il est radicalement politique, étant donné les
rapports indissociables, pour la poétique de Meschonnic entre les théories du
sujet et du langage, du poème et de l’histoire de l’État et du social et de la traduction
et de l’individu. »
Dans « Réflexions d’un historien
sur la notion de rythme », Jean-Claude Schmitt exprime sa fascination pour
le travail interdisciplinaire de Meschonnic, qui a su atteindre à une totalité
en croisant linguistique, littérature, psychanalyse et philosophie. Tout s’interpénètre,
s’imbrique, selon une caractéristique propre aux rythmes. J.-C. Schmitt propose
alors de revenir sur ce concept de son origine qui le différencie de rime,
jusqu’aux champs épistémologiques modernes, où rythme est devenu un concept
incontournable en sociologie et en ethnologie. L’histoire des rythmes s’ouvre
alors à une conception en partie renouvelée des rythmes de l’histoire, là où
les sociétés humaines connaissent une échelle des temps diversifiés et non
synchrones.
2)
Le sujet poétique : pratiques et théories.
Nous avons regroupé
dans cette partie 7 interventions très différentes qui posent la question du
sujet soit par l’écriture poétique, soit par l’écriture théorique, les deux
interagissant dans la pensée féconde d’Henri Meschonnic.
Daniel Delas, dans « Derniers
poèmes », relit les derniers poèmes d’Henri Meschonnic, tout en rappelant
qu’ « ils archivent le monde avec la conviction forte que la bonne
activité critique tient sa force de l’ouverture au monde, du consentement au
monde ». Le sujet se dématérialise dans une diffraction
extérieur-intérieur, ouvert-fermé, où le présent est exprimé avec force. Ce
« je-ici-maintenant » se lit dans un panrythmisme et le rythme est
l’ordre de la vie du monde.
Anne Gourio étudie le motif de la
pierre dans « L’inscription, la voix dans Combien de noms ». Ce recueil tend à atténuer le fracas de la
modernité en le projetant sur une toile de fond silencieuse qui permet de
repenser l’historicité dans son rapport à l’immémorial. Il s’agit de dépasser
l’opposition oral / écrit, alors que dans la pierre s’inscrit, se grave la
parole. Ainsi Combien de noms dresse
un ensemble de stèles funéraires ; la pierre représente à la fois le
support figé de la mémoire passée et le support imaginaire d’une mémoire vive,
incessamment relancée dans et par le sujet. Les pierres deviennent vivantes.
Cette poétique des inscriptions illocutoires se met au service d’une anamnèse.
C’est une mémoire ajourée, évidée par l’oubli qui surgit de la pierre et se
lève entre les mots. H. Meschonnic a effacé des toponymes, des figures
familiales des premiers manuscrits, pour que par le sujet, se creuse le
monument anonyme. Ce recueil doit enfin se lire comme une réécriture de l’exode
du texte biblique, dont le titre fait écho à la traduction meschonicienne.
Donatienne Woerly revient sur cette
question de l’anonymat pour montrer « un sujet poétique en
mouvement ». Elle montre ainsi que la continuité je-on a bien lieu dans le
sujet pour aboutir à une réalisation individuelle de la langue. L’écriture impersonnelle
est identifiable dans Dédicaces Proverbes,
où les proverbes, phraséologies et énoncés gnomiques sont une manière
d’inscrire le collectif dans le singulier, essentiellement par le pronom tu. Ces éléments tendent, de plus, à
créer des matrices rythmiques et à faire entendre des proverbes là où il n’y en
a pas. Mais dans les recueils suivants, la recherche du sujet poétique passe
par d’autres moyens. Il devient parabole des autres sujets et le poème peut
dire cette extension, ce partage infini de la subjectivité qui se dit comme
métamorphose continuelle.
Dans « Néologismes et jeux de
langage dans les poèmes d’Henri Meschonnic », Marcella Leopizzi souligne
la créativité lexicale et discursive d’Henri Meschonnnic. Elle pointe de
nombreuses créations liées à la traduction, mais aussi quelques déplacements
syntaxiques, notamment dans l’utilisation des pronoms, et les néologismes
propres à la conceptualisation du langage. Ainsi la conceptualisation de
l’oralité du poème est liée au ta’am
hébreu, qui renvoie au goût de ce que l’on a dans la bouche. Cela justifie les
néologismes « ta’amiser », « ta’amisation ». Marcella
Leopizzi refait un point sur ces termes forts de la pensée meschonicienne, « moderne »
par rapport à « contemporain », « historicité » par rapport
à « historicisme », « polytope » au-delà de « l’utopie »,
et certains noms composés. Henri Meschonnic aimait ainsi à pratiquer un type
d’écriture insolite et original.
Serge Martin propose alors une
relecture de Critique du rythme par
le concept de voix : « Voix et relation : la prose en action
d’Henri Meschonnic ». Il y étudie les différents titres auxquels le
théoricien avait pensé, de manière à ce que les notions de « poème, vers,
prose » constituent des catégories à intégrer dans la critique du rythme. H.
Meschonnic était fasciné par la prose de Pasternak, qu’il avait traduite, prose
par laquelle s’affirme la nécessité de faire passer du vivant. Dans cet ouvrage
théorique, H. Meschonnic était avant tout soucieux de composer une prose en
action de son écriture, au plus près de l’expérience de pensée. La
voix-relation souligne l’importance de l’oralité comme « rapport
nécessaire, dans un discours, du primat rythmique et prosodique de son mode de
signifier à ce que dit ce discours ». La reprise d’oralité est une reprise
d’epos au sens de parole ou de racontage, expérience partagée de bouche
en bouche, telle que W. Benjamin l’évoque dans Le Conteur. Cette voix-relation permet l’avènement de la
forme-sujet comme passage, comme production toujours « en cours ».
Le concept de « sujet » reste
un concept fort de la pensée meschonicienne que Joëlle Zask explore dans
« Le sujet c’est le moderne ». Ainsi compare-t-elle l’utilisation de
ce concept dans différents domaines des sciences humaines. Contrairement au
sujet philosophique, esthétique ou juridique, le « sujet » désigne
l’être qui réalise l’histoire d’une subjectivation perpétuelle grâce au fait
qu’il entre en relation avec des choses extérieures et d’autres sujets. Le
sujet advient dans l’expérience de se confronter aux effets imprévisibles de
ses propres activités et de découvrir ainsi de nouvelles formes de
subjectivation. Ainsi le sujet n’est-il pas réservé aux œuvres d’art et aux
artistes. Le sujet est l’ordinaire, il est historicité. L’organisation d’un
sujet et celle de son environnement paraissent relatives l’une à l’autre et en
continuité. Le sujet transforme le langage et l’histoire en même temps qu’il
est transformé par eux.
Enfin James Underhill traite de la
question du sujet dans le cadre d’une anthropologie : « Anthropologie
linguistique ou ʺLinguistic Anthropologyʺ : le sujet transformateur de langage ». Il définit ainsi
l’anthropologie linguistique « entre » les modes de percevoir.
Humboldt a servi d’impulsion à la théorie de Meschonnic. Chez les deux auteurs
traducteurs, il y a une célébration de la langue. Ils essayaient de
reconstituer des textes et de se faire une idée de ce que sont la langue, un
monde, des mondes. Le sujet linguistique n’a de réalité que dans et par la
langue et ce qu’il comprend du monde ou ne comprend pas se cristallise dans le
partage et le devenir avec l’autre. Le langage est bien perçu comme une
construction du monde, donc dans un rapport politique. Le travail sur
l’idéologie comme ses traductions font partie du projet politique de résistance
du sujet du langage à l’effacement d’un discours et à l’assimilation du texte
dans un projet politico-religieux figé. Apprendre une autre langue constitue
bien un défi, celui d’entrer dans un autre monde, sans que l’on puisse se
départir de ses schèmes de pensée. L’anthropologie linguistique permet de
repenser un projet qui devient : comment cerner la manière dont le sens du
langage se développe dans chaque langue ? Quel est le mode par lequel le
langage s’approprie le monde et ouvre le monde aux locuteurs d’une langue ?
L’ethnolinguistique peut ainsi se propulser dans l’avenir à partir d’Humboldt
et du « Wechselwirkung »,
par Sapir et Whorf et le « patterning »,
par Meschonnic, dont la pensée continue à nous travailler, quand nous
l’abordons.
La
question du sujet poétique trouve également implications et applications dans
une théorie de la traduction.
3)
Une théorie de la traduction ouverte
Cinq articles montrent la richesse de
la réflexion meschonicienne dans le domaine de la traduction.
Dans son article « Traduire :
pensée du langage, culture et innovation », Marko Pajević se
demande : « comment la pensée du langage, la poétique au sens de
Meschonnic, éclaire-t-elle les rapports entre la culture et le langage en vue
de la traduction, et, en corollaire, quelle part relève de l’innovation dans
une traduction ? ». Il distingue la traduction technique de la
littérature ; dans l’une, il faut faire passer l’information ; dans
l’autre, il faut faire passer autre chose puisque la littérature est par
définition ce qui ne communique pas simplement des choses connues, mais qui
crée des nouvelles prises de conscience dans le processus de formulation, et
par ce processus même. La traduction littéraire devrait faire dans la langue de
traduction ce qu’elle fait dans sa langue d’origine. Or, il s’avère bien
difficile de prendre en compte l’altérité. Celle-ci s’inscrit dans une culture,
processus dynamique qui agit. La traduction serait invention de discours si ce
qu’elle traduit l’est. La « domestication » d’un texte étranger
indique un manque d’intérêt vis-à-vis de l’autre culture, mais aussi de la
littérature et de ce qu’elle fait sur les lecteurs. M. Pajević compare alors le
travail de Venuti et celui de Meschonnic et illustre celui-ci par un travail de
traduction sur les premières lignes d’Être
singulier pluriel de Jean-Luc Nancy.
La traduction de La Bible constitue un moment fort de la mise en pratique de la
traduction et Claire Placial revient sur le ta’am,
dans « Le goût de La Bible Henri
Meschonnic et la traduction des accents rythmiques hébreux ». Les te’amim (accents) ont été introduits entre
le VIe et le IXe siècle, pour fixer une longue tradition
orale. Conjonctifs ou disjonctifs, ils jouent le rôle dévolu à la ponctuation.
C. Placial montre ensuite par des exemples de versets comment la rythmique
fonctionne sur une hiérarchie de pauses sensibles à l’oreille. Mais la critique
biblique occidentale et surtout chrétienne les a négligés, ce qui est le signe
d’une perte du goût juif, les te’amim
indiquant la façon tout à fait particulière dont cette prosodie marque
l’oralité hébraïque. D’autres traducteurs ont cherché à rendre ces accents mais
Henri Meschonnic est le seul à avoir fait des te’amim le fondement d’une poétique de la traduction biblique, et à
avoir créé un système qui repose sur des blancs, justifié et expliqué dans la
Préface aux Cinq Rouleaux. Ce travail
n’a pu qu’influencer les générations suivantes.
Marie Vrinat-Nikolov se demande ce que
« l’on traduit quand on traduit ». Elle établit que Meshonnic et sa
théorie de la traduction ont su s’imposer dans le champ intellectuel. Quelques
principes semblent définitivement acquis : la nécessité d’aller de la
théorie vers la pratique et de la pratique vers la théorie. On traduit
« le continu corps-langage, c’est alors l’enchaînement des rythmes de
position, d’attaque ou de finale, d’inclusion, de conjonction, de rupture, de
répétition lexicale, de répétition syntaxique, de série prosodique, c’est donc
une sémantique sérielle », il n’y a pas d’opposition entre sourcier et
cibliste et la prise en compte de l’altérité et de l’historicité vont de pair.
Patrick Maurus s’interroge sur la même
question mais répond en construisant un dialogue entre Claude Duchet et Henri
Meschonnic. Il s’appuie sur un exemple donné de traduction chinoise. La poésie
chinoise est prétendue intraduisible et Meschonnic a défendu le contraire. Mais
les traductions ont tendance à oublier la matérialité du signe chinois. Se pose
alors la question de la valeur que la sociocritique jauge autrement, par la
socialité, alors que valeur et cohérence rythmique peuvent et doivent se penser
ensemble pour atteindre à une intensité.
Enfin, dans son article « La
poétique du traduire plus que la littérature : pourquoi et
comment ? », Jaeryong Cho nous donne à lire un entretien, à une voix,
inachevé avec Henri Meschonnic, « pour continuer à parler avec et à penser
avec » lui. L’article brasse une série de questions et remarques sur les
différentes théories et pratiques de la traduction. Ainsi J. Cho se demande
pourquoi tous les enjeux de la littérature et de la culture se concentrent en
particulier sur le traduire. Il se demande si le traduire possède une
spécificité qui mène à la révélation de problèmes épistémologiques. Il rappelle
alors que la traduction est pensée comme objet propre de la poétique, autrement
dit davantage comme recherche de la spécificité d’écriture au sein de la
pratique. Il fait alors un état des lieux avec Antoine Berman et son concept de
« critique positive », pose un regard critique sur la traduction de
Paul Ricœur, sur la position de Derrida, après Benjamin et Heidegger. Il
revient sur la sémiotique des années 60 et la position de l’ESIT qui consiste à
ne pas déverbaliser le texte de départ mais le décentraliser, et à englober la
littérature dans l’application théorique sur l’effet. L’intérêt de la théorie
meschonicienne est de s’inscrire dans une réflexion globale sur le langage,
comme l’ont fait Saussure, Humboldt, Benveniste, dont on a pu éclairer la
pensée grâce à la publication récente des derniers manuscrits.
Ce recueil d’articles montre combien la
pensée de Meschonnic est une pensée globale, élaborée sur une anthropologie du
langage, qui construit une théorie, en se nourrissant de pratiques d’écriture
variées, que ce soit le poème, la traduction, ou des écrits plus
universitaires. Les concepts qu’il a polarisés permettent de construire une
vision d’ensemble. Cet ouvrage constitue donc un diptyque avec le numéro d’Europe consacré à Henri Meschonnic. Par
ailleurs, il privilégie le « work in
progress » par des incursions fréquentes dans les manuscrits du
poète-traducteur-théoricien. Ce travail de génétique des textes montre combien
toutes les activités étaient reliées et combien le lexique se charge – au sens
physique d’électricité – de ces réseaux et cheminements de pensée, d’oralité
donc d’écriture. Ces actes proposent donc un nouvel éclairage sur une pensée
difficile à cerner dans sa complexité, que le morcellement risquerait
d’appauvrir, mais que la variété des points de vue tend à mettre en valeur.
Sandrine Bedouret
Bruno Thibault dans Nouvelles études francophones, revue du Conseil International d'Etudes francophones, volume 29, n° 2, automne 2014, p. 200-201.
La voix animale : une reprise d’oralité
« La voix animale :
une reprise d’oralité. Sur l’anthropomorphisme dans les fables et bestiaires
pour les enfants », Les Cahiers
Robinson n° 34 (« Présences animales dans les mondes de l’enfance »),
2013, p. 121-132.
La voix
animale : une reprise d’oralité
Sur
l’anthropomorphisme dans les fables et bestiaires pour les enfants
par Serge Martin
A partir d’une discussion récente sur le statut des
personnages des fables, la réflexion engagée ici voudrait proposer une tentative
de sortie de l’anthropomorphisme. Il s’agirait, pour le moins, de concevoir
l’anthropomorphisme hors d’un simple appareillage narratif ou culturel se
rapportant à une définition stable de l’humain et donc, par opposition, de
l’animal. Mis en mouvement par son déplacement ininterrompu,
l’anthropomorphisme laisserait place à une inquiétude[1]
ouvrant à une reprise, un « ressouvenir en avant »[2].
En effet, partant au mieux du pouvoir de la fiction en régime littéraire pour
enfants, l’anthropomorphisme serait trop souvent mis au service d’une leçon ou
d’une interprétation faisant généralement fi des voix qui animent les fables.
Ces voix portées bien plus par une voix raconteuse que par une fiction ou une
leçon, voire par un auteur, effectueraient une reprise d’oralité. Non
seulement, l’oralité de l’écriture comme recherche d’un corps-langage redonnerait
de la voix au livre, à la lecture, à l’anthropomorphisme et donc du devenir, du
désir à l’humain comme à l’animal qui s’inventent dans et par la voix ;
mais également cette voix, dans sa pluralité, nous obligerait à augmenter
l’écoute de ce qu’on ne savait pas qu’on avait : appelons cela une voix
animale puisqu’on naturaliserait bien trop vite le fait d’en posséder une
humaine ! Un parcours rapide, avec quelques bestiaires poétiques de La
Fontaine à Guillevic en passant par Apollinaire et Desnos, et quelques fables
en album de Leo Lionni au tandem constitué par le poète Jacques Roman et
l’illustrateur Carl Cneutt, tentera de faire entendre les échos d’une telle
reprise d’oralité, ses dramatis personae
comme théâtralisation de l’inquiétude faite aux définitions et figements. On
verra par là que la littérature dite pour enfants, prise au sérieux de ses
jeux, transforme toute la littérature, c’est-à-dire notre rapport au langage.
Un
peu plus de voix, s’il vous plaît !
Pour les
théoriciens de la réception, les fables n’offriraient que des figurants, ou des
ombres de figures qu’il faudrait vite reconnaître à l’aide d’une morale, dans
une perspective comportementaliste qui conduit tout droit à l’instrumentalisation
didactique des fables, toujours d’actualité, d’un moralisme de pacotille à un
pédagogisme de bon aloi. Les théoriciens de la réception, et significativement
Vincent Jouve[3],
les congédient bien vite puisque l’effet-personnage n’y œuvrerait pas. Récemment,
Arnaud Welfringer[4] a objecté avec justesse que le lecteur,
y compris savant – en l’occurrence il s’est agi de Marc Fumaroli[5],
n’hésitait pas à compléter la fable pour lui inventer une fin intrinsèque (la
fin de l’action) nécessaire à tout récit. Ce qui lui permettait ainsi de
déjouer la règle de l’apologue[6]
qui se contenterait d’une fin extrinsèque (la morale) contrairement à l’épopée
et au drame, si l’on en croit Lessing. Par ailleurs, la fable participant d’un
livre, ce dernier permettrait de donner à chaque acteur l’épaisseur, voire la
complexité, d’un personnage puisqu’on pourrait le suivre, et donc le construire,
en divers épisodes ou en ses diverses apparitions au fil des fables, au fil
d’une aventure du personnage… Taine avant Fumaroli n’avait-il pas décrit le
projet de La Fontaine comme un plagiat par anticipation de la Comédie humaine de Balzac[7] !
Aussi Welfringer conclut-il sa réflexion sur le statut de personnages des
animaux des Fables, en montrant comment
Taine est l’opérateur d’une transformation de ces dernières, d’allégories en
symboles :
Pour revenir
plus précisément à la question du personnage, c’est à la faveur de ce
changement de modèle herméneutique que Taine élève doublement les
« acteurs » des Fables à la
dignité d’authentiques personnages : l’ « acteur » y gagne une
double épaisseur référentielle, non seulement allégoriquement en tant que
« type » social et éthique universel, mais peut-être de façon plus
décisive, littéralement, en tant qu’animal, dans toute sa particularité.
Welfringer tente alors de trouver raison à cette
épaisseur qui, par la force des détails apparemment superflus, non
seulement ouvrirait à un « faire
signe vers une autre moralité
possible » mais également à un « faire
fiction ». En effet, La Fontaine lui-même encouragerait le lecteur à
promouvoir le « devenir-personnage » de ses « acteurs »
puisque, ainsi que l’a observé Christine Noille pour l’édition de 1668 et,
parmi d’autres « modèles de cohérence esquissés par le recueil »,
« la "Table" suggère ainsi la possibilité d’assembler de
véritables cycles narratifs, des histoires à épisodes autour de tel ou tel
personnage »[8].
Il n’en reste pas moins, qu’en fin de compte alors même que sa défense du
personnage augurait d’une belle illustration des fables, Welfringer demande au
lecteur de se résoudre à un choix dichotomique « entre figure et
fiction ». Il reproduirait ainsi le schéma traditionnel d’une lecture
première et d’une lecture seconde – ce qui revient certes à sauver les Fables de leur destination didactique
mais ce qui maintient l’ancien schéma opposant fables et fictions, réitéré
aujourd’hui par l’opposition entre littérature jeunesse et littérature
générale, entre un anthropomorphisme figural et un autre plus théâtral ;
ce qui revient certes à déjouer le piège des théoriciens de la réception qui
masqueraient derrière leur « lecteur modèle » une auctorialité à
l’œuvre quand bien même l’apologue impliquerait un conflit des interprétations
et donc confierait au lecteur un rôle éminent, à condition qu’il fut assez
grand ou savant. Welfringer lui-même notait la faiblesse poétique et éthique
des théoriciens de la réception – il lui faudrait toutefois changer de poétique
car, plus que de lecture, il s’agirait d’écoute, de passage de voix :
Il y aurait beaucoup à dire
sur l’assimilation (parfois sans reste) du commentaire critique à la lecture
par un grand nombre de chercheurs, assimilation qui relève typiquement d'une illusio scholastique de lector telle que la conceptualisait
Pierre Bourdieu : la seule lecture que le chercheur juge digne d'être
considérée (jusqu’à être considérée comme celle du « lecteur modèle ») serait le type de lecture
(« savante ») que le chercheur pratique lui-même. Exit la lecture, ou plutôt les lectures, réelles ou
« ordinaires », frappées du soupçon de n’être pas de « vraies » lectures,
mais de simples rêveries personnelles, irrespectueuses du texte et de son
autorité. La frontière est pourtant loin d’être évidente, comme toute réflexion
métacritique s'en avise assez vite[9].
Il s’agirait
donc ici de tenter une sortie de la dichotomie proposée par les poéticiens du
texte et de la réception pour inquiéter l’anthropomorphisme. Ce dernier ne
relèverait ni d’un didactisme réduisant le racontage[10]
à une peau de chagrin, ni d’une herméneutique arrêtant ce même racontage à un
dispositif ouvrant l’interprétation à une pluralité de modèles, lesquels livreraient
autant de cohérences aux énoncés en ignorant, toutefois, les passages de voix,
les résonances récitatives, les relations d’oralités et, plus spécifiquement,
ce que j’appellerai ici les voix animales.
L’histoire de
l’anthromorphisme en littérature engagerait avant tout une dramaturgie des voix
qui demande une anthropologie du continu comme force de vie, force de voix,
oralité relationnelle. C’est à n’en pas douter le combat de la Fontaine contre
Descartes, dans son « Discours à Madame de La Sablière », quand
il oppose au dualisme de l’homme et de la bête une pensée voire une
anthropologie poétique de l’enveloppement
– je pense ici à la fin du livre neuf des Fables
répondant à son merveilleux commencement où mensonge et vérité s’emmêlent,
comme lumière et ténèbre[11]…
et à l’incipit du dixième[12],
je pense à cette parenthèse commentative : « A ces mots, l’animal pervers
/ (C’est le serpent que je veux dire / Et non l’homme : on pourrait
aisément s’y tromper) » ! Avec le racontage fabuleux, ou comme dit La
Fontaine « Tant que l’enfance durerait »[13],
il y aurait une reprise de voix toujours nécessaire : je propose donc de
la suivre avec quelques expériences littéraires. Resterait à « Parler de
loin, ou bien se taire[14] » :
ce que font les meilleurs bestiaires. La voix animale y crée l’altérité
nécessaire pour que le silence imposé par « les grands » ne tue pas
la démocratie, et donc prive les sans-voix que sont « les petits » de
toute parole, afin de la préserver au cœur d’une expérience que seul le racontage
autorise puisque « les Bêtes à qui mieux mieux / Y font divers
personnages » sur « la Scène », ce théâtre de voix où pérorent
« des légions de menteurs ». Il faut toutefois préciser, avec La
Fontaine, contre les arguties platoniciennes que, d’une part, « Le doux
charme de maint songe / Par leur bel art inventé, / Sous les habits du mensonge
/ Nous offre la vérité » et que, d’autre part, « Comme eux ne ment
pas qui veut ». « Eux », ce sont Ésope et Homère, donc La
Fontaine et, pourquoi pas, quelques contemporains fabulistes.
Quand
on s’adresse aux bêtes, on n’est pas si bêtes…
Un petit livre
de Guillevic, Pas si bêtes !,
composé de trente quatrains tous titrés du nom d’un animal s’adresse à ces
bêtes, comme par exemple à l’alouette pour commencer :
Alouette si
tu t’envoles,
Tu me sauras
à ton école.
Quand tu
iras dans tes hauteurs,
J’affronterai
mes profondeurs[15].
Ce petit livre
s’achève par ce quatrain titré « Bêtes » :
De me voir
devant vous,
Je suis seul
tout à coup.
Je souffre
d’être un autre
Et me
voudrais des vôtres.
Serait ici
ramassé la tension critique que bien des bestiaires ne cessent de réénoncer
pour que, d’une part, la voix animale s’entende et que, d’autre part, tout
anthropomorphisme ne soit pas une réduction formelle de la vie humaine mais une
recharge animale de son oralité fondamentale. Qu’est-ce à dire ? Quand,
dans son Introduction à la littérature
jeunesse, Isabelle Nières pose avec une grande précision les repères
historiques d’un anthropomorphisme en littérature enfantine[16],
elle constate comme l’a signalé, par ailleurs, Michel Pastoureau[17],
que le phénomène est récent. Disons, pour résumer, que l’ours en peluche est le
contemporain de Pierre Lapin et de Babar. Autrement dit, ce sont les
contemporains de la disparition d’une fréquentation régulière des enfants avec
les animaux de la ferme ou, plus simplement même, du contrôle accru sur la
liberté enfantine de se mouvoir dans la nature… de s’essayer à l’humanisation
au plus près des bêtes. Toutefois, l’on sait depuis au moins La Fontaine que
l’anthropomorphisme constitue un levier de tout premier ordre dans l’éducation
des jeunes enfants – tout comme « ce qu’elles [les fables] nous
représentent confirme les personnes d’âge avancé dans les connaissances que
l’usage leur a données » : « On ne les doit laisser dans cette
ignorance que le moins qu’on peut : il leur faut apprendre ce que c’est
qu’un Lion, un Renard, ainsi du reste ; et pourquoi l’on compare
quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C’est à quoi les Fables
travaillent : les premières Notions de ces choses proviennent d’elles[18] ».
L’adresse aux animaux, que les quatrains de Guillevic ne cessent de répéter
(« Que ferais-je si j’étais toi ? » écrit-il à son
« Épervier »), instaure un dialogue avec les bêtes qui construit,
jusqu’au quatrain final, un régime d’égalité, du moins de continuité, des voix.
Le dernier vers n’hésitant pas à convoquer la chanson des compagnons du
comptoir : le régime d’appartenance à une communauté. Guillevic aurait
engagé son lecteur dans une expérience de reprise d’oralité puisque sa
fréquente adresse à ces quelques bêtes n’est pas sans conséquence sur le
constat de son altérité radicale : une parole adressée est une parole
altérée ou, autrement dit, une communauté construite dans et par un nominalisme
radical et donc refusant les identités et les séparations essentialisées,
biologiques ou ontologiques. Guillevic, dès son titre ou, faut-il dire, par son
titre obtenu avec les trente reprises d’oralité, propose trente essais de
relation qui associent en poème les bêtes et les lecteurs, tous auditeurs d’un
raconteur. Une compagnie de « pas si bêtes ! » qu’une voix
invente dans sa voix. On peut faire l’hypothèse que, dans la grande tradition
du bestiaire, Guillevic trouve sa voix, une communauté de voix. Une communauté de voix est née : chacune
singulière comme chaque petit poème – et même certains se dédoublent, gardent
une multiplicité interne comme le rossignol. Écoutons pour finir le
« Rossignol II » :
Le soleil sur un tournesol
Met un point d’orgue à sa tournée
Et tu me chantes, rossignol,
Un chant plus chant que ma journée.
Guillevic nous suggère avec une
force magique que ce n’est pas « le poète » qui chante – c’est
peut-être la différence avec le chanteur de chansons – mais le sujet du poème,
c’est-à-dire celui qu’invente le poème comme voix dans son conte (on peut
l’appeler l’interlocuteur mais il ne faudrait pas le fixer trop vite puisqu’il
n’est que passage). A ce point de ma réflexion, alors même qu’aucune
illustration autre qu’en couverture n’accompagne le poème de Guillevic, je ne
peux que rappeler l’importance dans la grande tradition du bestiaire de ce
voisinage…
Dans le cortège
d’Orphée, tout est mouvement en rêve…
Apollinaire dans les
« notes » qui suivent son « Bestiaire ou cortège d’Orphée »
évoque le fait que ce dernier « jouait en chantant, les animaux sauvages
eux-mêmes venaient écouter son cantique »[19].
Ainsi, les représentations animales sont-elles omniprésentes dans les
manuscrits du Moyen Age. Des
marges des livres où ils exerçaient la satire du monde humain ou rappelaient
l’illusion des images, les animaux qui ont depuis lors disparu avec
l’imprimerie sont bel et bien revenus en littérature enfantine. On peut faire
l’hypothèse de ce retour de voix que j’appelle ici une reprise d’oralité,
certes réservée, semble-t-il aux enfants – et bon nombres d’hypothèses ont été
faites à ce propos qu’elles aient pour fondements la psychologie ou la
psychanalyse, le didactisme dans ses deux versions morale ou naturaliste.
Toutefois, et c’est le sens profond de l’hypothèse tenté ici, il pourrait fort
bien s’agir d’une des formes prises par un retour d’oralité en régime de
racontage, bien évidemment associée aux cultures de l’enfance et autres
conditions de l’édition, de la lecture, de l’enseignement et de l’éducation,
mais qu’on ne pourrait isoler voire séparer de toutes les autres relations
d’oralité qui ne cessent de revenir de Péguy à Beckett, de Proust à Novarina…
et de Marceline Desbordes-Valmore à Ariane Dreyfus[20].
Donc
Apollinaire commence significativement par remercier Raoul Dufy de
l’accompagner dans son bestiaire et il « loue la ligne qui a formé les
images » : « Elle est la voix que la lumière fit
entendre ». Il conclut ainsi : « La peinture est proprement un
langage lumineux »[21].
On comprend alors que le livre pour enfants, dans ses plus belles réalisations,
ait renoué avec la féerie des bestiaires illustrées et plus largement avec
cette voix lumineuse de l’animal traversant le livre. Le poète Jacques Roman a
récemment rêvé à partir des illustration de Carll Cneut. Il a écrit
l’accompagnement de « ce cortège coloré d’animaux / apprêtés comme des
humains / avec chapeau et complet veston »[22].
Aucune stase possible, semble suggérer ce poème presque inaugural, c’est-à-dire
aucune identification ou affectation certaine autre que de prendre place dans
un cortège, mieux dans un mouvement, un poème comme un songe, une vie comme un
rêve, les animaux comme des voix, les voix comme une parade de kermesse, un
défilé de doubles pages d’album :
Tout est
mouvement en rêve
Et le
mouvement lui-même
Suite de
rêves effeuillés
Rêves de
fuites effrayées
Tu te lèves
lourd quand léger
Tu te veux
rêvé quand rêveur
Autour de
toi plane la vie
Déployée et
c’est un songe
Tout est
mouvement où l’on dort
Quand
ailleurs l’autre se lève
Ici et là se
posent les rêves
Le titre, Tout bêtement, est bien évidemment à
double détente : si la simplicité est de mise, c’est d’abord pour trouver
« un langage poétique, à la fois populaire et exact » et poursuivre
« la recherche d’un langage familier et lyrique », comme écrivait
Robert Desnos[23].
Parce que c’est le « Premier devoir du lecteur : / Ne jamais rendre
bête / Les bêtes qui l’écoutent » (p. 43), comme l’écrit Jacques Roman
sous une image de Carll Cneut représentant un poisson qui lit un livre de chat
à un auditoire composé d’un oiseau et d’un couple de rats. Une telle scène de
lecture qu’ accompagnent les devoirs d’un racontage et donc d’une relation, exige
d’abord la considération des auditeurs et donc des lecteurs. Mais il s’agirait
également, tout comme chez le Desnos de La
Ménagerie de Tristan puis des Chantefables[24],
d’une écriture jubilatoire : le second « devoir du lecteur »
n’est-il pas celui de « Faire énormément peur / Pour mieux faire
rire » (p. 43) ! En définitive, les poèmes de Roman inviteraient à jubiler
avec la ménagerie de Cneut, dont les individus vêtus comme les personnages de
Béatrix Potter multiplient les contorsions pour bien se tenir, du moins rêver à
cette vie ensemble dans le livre, puisque « dans les livres d’autrefois /
on pouvait lire : Il était une fois… / un jardinier changé en âne ///
Aujourd’hui on peut écrire : / J’ai vu tôt ce matin / un âne changé en
jardinier / C’est toujours fable // Hier comme aujourd’hui / l’important est de
savoir / que les livres sont magiques / que la fin d’une histoire / est encore
nouvelle histoire » (p. 28).
Un tour et un tour avec les escargots de Leo Lionni…
La reprise
d’oralité, c’est très précisément ce qu’un Leo Lionni a montré avec ses
escargots[25].
L’album La Maison la plus grande du monde
est en effet la fable d’une telle reprise dans le continu d’une reprise de
racontage, d’une reprise de morale et d’une reprise des mouvements sensibles
d’une pluralité des mondes cycliques. Histoire racontée dans l’histoire
racontée, cet album est plus précisément la répétition, au sens quasiment
théâtral, de scènes de racontage : d’un père à son fils engageant le
racontage, comme écrivait la Bible dans les traductions courantes dites
littérales, « de génération en génération », et dans la traduction
d’Henri Meschonnic, « pour un tour et un tour » parce qu’en hébreu
biblique ledor vador implique
« un mouvement circulaire. C’est la ronde des générations, du chacun son
tour »[26].
Lionni propose bel et bien une reprise infinie de La Maison la plus grande du monde en réitérant le titre en
clausule. Cette reprise de racontage est également une reprise de morale par
l’épilogue qui permet de sortir du cercle vicieux du moralisme que la
déclaration d’un père à son fils, qui voulait avoir la maison la plus grande du
monde, livre avant qu’il ne raconte cette histoire d’agrandissement du
rêve : « Quelquefois, ce qui est petit vaut mieux que ce qui
grand ». Cette déclaration aboutit à une reformulation qui montre que le
petit escargot semble avoir pris la leçon à la lettre : « Je garderai ma
maison toujours petite ». Mais l’épilogue lui permet non seulement une «
découverte du monde », et par là-même une sortie du cercle vicieux du chou
(« Quand les escargots eurent mangé toutes les feuilles / du beau chou
pommelé – il ne restait que quelques côtes – / ils décidèrent d’aller s’installer sur un autre choux »),
mais également une incorporation de l’histoire puisque, « quand on lui
demandait pourquoi / il avait une aussi petite maison, / il racontait à son
tour l’histoire de / la maison la plus
grande du monde ». Il n’y aurait plus de premier et de second degré
mais une magie du racontage… Aussi, et ce serait la reprise, continuée par tous
les moyens chez le fabuliste en album qu’est Lionni, le « pour un tour et
un tour », qui d’abord associe le cycle du chou et celui de la coquille de
l’escargot dans un zoom avant sur le chou qui voit la coquille prendre toute la
place de la double page jusqu’à sa monumentale ruine en passant par l’apothéose
du palais de conte de fée vu par les grenouilles, se poursuit avec le cycle des
saisons et des années, et les tensions du vivant entre les minéraux dont la
coquille et les végétaux dont le chou, la mort et de la vie, bref, d’un recommencement
continu du monde. Peut-être faudrait-il même avancer l’idée de pluralité des
mondes au sens où Bruno Latour propose dans son Enquête sur les modes d’existence une recherche des disjonctions
par recatégorisation contrastive[27] :
le cycle hélicoïdal de la coquille d’escargot et celui pommelé du chou qui
rejouent chacun le cycle minéral et le cycle végétal ; le cycle
architectural babélien et le cycle ruinesque des tombeaux qui rejouent chacun
le cycle de la nature et le cycle de la culture ; et ainsi de suite !
Par quoi « la maison la plus grande du monde » ne serait pas le
superlatif d’une existence voire d’un existant mais l’infini passage d’une
voix, la jubilation du racontage. Lequel ne dissipe pas les malentendus comme
ferait la fable moralisatrice voire l’instrumentalisme didactique, mais les
montre parce qu’elle y tient, en procède même : sa morale c’est cette
pluralité où le moralisme ne peut évincer le rêve pas plus que la rêverie
n’exclut la vie pratique. Si les gastéropodes sont comparables aux humains,
d’une part l’inverse est vrai et, d’autre part, on peut concevoir un
devenir-escargot comme mode d’existence différenciant chez les humains qui ne contenteraient
plus de grandir mais exigeraient singulièrement des agrandissements démesurés à
n’en plus finir, à jubiler.
L’escargot,
dans et par cette fable, n’est autre qu’un devenir-escargot, au sens que les
auteurs de Mille Plateaux donnent au
devenir-animal. D’une part, il s’agit bien d’un devenir comme « plan de
vie », « processus contre toute structure et genèse, un temps
flottant contre le temps pulsé ou le tempo, une expérimentation contre toute
interprétation » en opposition à tout « développement harmonieux de
la Forme et formation réglé du Sujet, personnage ou caractère »[28].
Cet album n’est-il pas la rêverie d’un agrandissement fabuleux, assez proche de
celui que Baudelaire évoquait dans « Le poison »[29] :
L’opium
agrandit ce qui n’a pas de bornes,
Allonge l’illimité,
Approfondit
le temps, creuse la volupté,
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit
l’âme au delà de sa capacité.
Si
l’expérience enfantine, qu’on peut dire anthropologique, de la puissance ne
manque pas de s’exercer sur les mollusques et leurs coquilles dans cette double
fascination du gluant et du friable, de la lenteur et de la rétraction, l’album
de Lionni met en œuvre nos secrets escargots, leurs lignes hélicoïdales, leur
devenir-ritournelle. Aussi, je ne peux m’empêcher d’apercevoir l’escargot de
Lionni dans la dernière strophe du « Poison » puisque le vertige de
l’agrandissement s’achève sur ce monument funéraire en voie d’effritement ou
plutôt de récitation puisque « notre petit escargot en avait les yeux
pleins de larmes » :
Tout cela ne
vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge
dans l’oubli mon âme sans remord,
Et, charriant le vertige,
La roule
défaillante aux rives de la mort !
Comme le
précisent les auteurs de Mille Plateaux,
« le plan n’est pas principe d’organisation, mais moyen de transport[30] ».
L’escargot de Lionni multiplie de doubles pages en doubles pages les
déterritorialisations : si l’on s’essaie à les reterritorialiser comme
font les papillons ou feront les grenouilles chez leurs cousines, comme
feraient les lectures savantes et esthétiques pour rapporter à la Sagrada familia colorée par Miro ou à l’esthétique des ruines « le
processus du désir », c’est peut-être simplement pour tenter d’arrêter
l’expérience que les mêmes auteurs évoquent chez Kierkegaard dans Crainte et tremblement :
C’est que la
perception ne sera plus dans le rapport d’un sujet et d’un objet, mais dans le
mouvement qui sert de limite à ce rapport, dans la période qui leur est
associée. La perception se trouvera confrontée à sa propre limite ; elle
sera parmi es choses, dans l’ensemble de son propre voisinage, comme la présence d’une heccéité dans une autre, la
préhension de l’une par l’autre ou le passage de l’une à l’autre : ne
regarder qu’aux mouvements.[31]
La voix
animale chez Lionni c’est ce « bloc d’enfance » qui « est autre
chose qu’un souvenir d’enfance »[32]
où le racontage comme reprise d’oralité relationnelle sans limite et le
devenir-escargot comme incorporation d’un agrandissement vertigineux, oralité
d’un corps-langage que seul l’album peut construire, voisinent comme peuvent
communiquer « l’élémentaire et le cosmique »[33].
Tout fait mouvement : prosodie généralisée, énonciation porteuse, voix
emmêlées.
Et s’il faut
partir
S’il faut
nous quitter
Se dire
adieu
Que ce soit
en chœur
Nous ne
partirons
Ne
quitterons pas
Sans dire
adieu
A qui nous
aimons
Aux portes
écoutons
La voix qui
chante
Et nous
reviendrons
Et nous
t’attendrons
Aux portes
écoutons
Le mot de
passe
C’est
toi ? Non ! C’est toi !
Ouvrons la
porte[34] !
« Aux portes
», c’est-à-dire aux albums, « écoutons / le mot de passe », la
voix animale, ce « ressouvenir en avant », cette ritournelle du
racontage infini dès que les enfants disent : « Encore ! »
[1].
Georges Didi-Huberman a réfléchi ce problème à propos d’œuvres plastiques (Toni
Smith, Robert Morris…) dans Ce que nous
voyons, ce qui nous regarde (Paris, Minuit, 1992, p. 85 et suivantes). Je
retiens plus particulièrement sa réflexion à propos d’une œuvre de Toni Smith
et du commentaire de ce dernier, qui déplace l’anthropomorphisme vers
l’anthropologie puisque l’œuvre aurait constitué « un lieu où la stature humaine devait constamment s’éprouver, nous
regarder, nous inquiéter » (p. 94). Plus loin, Didi-Huberman proposera que
« cette notion aura simplement été impliquée
dans un processus, dans une dialectique visuelle qui n’est pas moins
abyssale, en un sens, mais qui par ailleurs ne prétend plus à aucune archè, à aucune origine ou autorité
idéale du sens, ni à aucun "contenu" hiérarchiquement décrété comme
le plus "profond" » (p. 99). Il ne s’agira donc jamais, avec la
voix animale, de lui conférer une quelconque force originaire : elle n’est
que de passage à condition d’entendre ce passage comme continuellement à
l’œuvre – et nous l’orienterons vers un passage de voix, un racontage.
[2].
« Reprise et ressouvenir sont le même mouvement, mais en sens opposé ; car
ce dont on se ressouvient, a été ; c’est une reprise en arrière ; la reprise
proprement dite, au contraire, est un ressouvenir en avant. » dans Soren Kierkegaard,
« La Reprise », dans Ou bien...
ou bien. La Reprise. Stades sur le chemin de la vie. La maladie à la mort,
« Bouquins », Robert Laffont, 1993, p. 694.
[3].
Vincent Jouve, L'Effet-personnage dans le
roman, Paris, PUF, coll. « Écriture », 1992.
[4].
Arnaud Welfringer, « Les animaux des Fables
sont-ils des personnages. L’effet-personnage dans le commentaire »,
Atelier de théorie littéraire, séance du 3 février 2012 :
http://www.fabula.org/atelier.php?La_notion_de_personnage. A. Welfringer a
soutenu une thèse le 19 novembre 2010, sous la direction de Marc Escola :
« Le courage de l’équivoque. Politique des Fables de La Fontaine ».
[5].
Marc Fumaroli, Le Poète et le roi,
Paris, De Fallois, 1997 ; rééd. Le Livre de Poche, «Biblio Essais», 1999, p.
468-469.
[6].
Voir Gotthold Ephraïm Lessing (trad. de Pierre Thomas d’Antelmy datant de 1764,
revue par Nicolas Rialland, éd.), Traités
sur la fable [1759], Paris, Vrin,
2008, p. 176.
[7].
Hippolyte Taine, La Fontaine et ses
fables [1861], Lausanne, L'Âge d'Homme, 1970.
[8].
Arnaud Wilfringer réfère à Christine Noille, «Le recueil est-il un texte comme un autre ?», Lectures de La Fontaine. Le recueil de 1668,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. « Did'act » 2011.
[9].
Arnaud Welfringer, article cité, note 3.
[10]. J’emprunte
cette notion à Walter Benjamin, « Le narrateur » (1936) dans Écrits français, Paris, Gallimard,
« Folio / Essais », 1991, p. 249-298. Pour sa conceptualisation voir
Marie-Claire et Serge Martin, Quelle
littérature pour la jeunesse ? (Paris, Klincksieck, « 50
questions », 2009) et plus récemment Strenae
n° 5 (« Les fables de la voix en littérature enfantine : actualités
du Narrateur (Der Erzähler, 1936) de Walter Benjamin ») sous la direction de
Serge Martin et Florence Gaïotti (http://strenae.revues.org/).
[11].
Voir la clausule de la fable « Les
deux rats, le renard, et l’œuf » : « L’organe étant plus fort,
la raison percerait / Les ténèbres de la matière, / Qui toujours envelopperait
/ L’autre âme, imparfaite et grossière » (Fables, édition d’Antoine Adam, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p.
266) ; et celle de la fable « Le dépositaire infidèle » :
« Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur / De vouloir par
raison combattre son erreur ; / Enchérir est plus court, sans s’échauffer
la bile » (p. 241).
[12].
« L’homme et la couleuvre », fable I du Livre dixième des Fables, op. cit., p. 267.
[13].
Ce vers se place juste avant la clausule de la fable « Les deux rats, le
renard et l’œuf », Fables, op. cit., p. 266.
[14].
Vers clausule de « L’homme et la couleuvre », Fables, op. cit., p. 269.
[15].
[Eugène] Guillevic, Pas si bêtes !,
Éditions Seghers jeunesse, 2004, p. 7. Le dernier poème (« Bêtes »)
est à la page 36. « Rossignol II » que je cite plus loin est à la p.
34.
[16].
Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à
la littérature de jeunesse, Didier Jeunesse, « Passeurs
d’histoire », 2009, p. 139-154.
[17].
Michel Pastoureau, Les Animaux célèbres,
Bonneton, 2001. Cité par I. Nières, Introduction
à la littérature de jeunesse, op.
cit., p. 144, n. 10.
[18].
Jean de La Fontaine, « Préface » aux Fables, op. cit., p.
30-31.
[19].
Guillaume Apollinaire, Alcools suivi
de Le Bestiaire illustré par Raoul
Dufy et de Vitam impendere amori,
Paris, Gallimard, « Poésie », 1970, p. 175.
[20].
Voir « Bonjouramour : rythmes de la relation amoureuse » à cette
adresse : http://ver.hypotheses.org/199.
[21]. Ibid.
[22].
Quatrième de couverture de Jacques Roman, Tout
bêtement En rêvant à partir des illustrations de Carll Cneut, Genève, La
Joie de lire, 2012. Le poème qui suit est à la p. 11. J’indique dorénavant la
page.
[23].
Robert Desnos, « Postface » à Fortunes
(1942), Paris, Gallimard, 1969, p. 162.
[24].
Robert Desnos, « La Ménagerie de Tristan » et
« Chantefables » dans Œuvres,
Paris, Gallimard, 1999, Gallimard, « Quarto », respectivement p. 717-723
et p. 1327-1341.
[25].
Leo Lionni, La Maison la plus grande du
monde (1968), Paris, l’école des loisirs, 1971. Non paginé, je ne peux
indiquer la pagination pour les citations et renvoie le lecteur à l’album et à
ses merveilleuses doubles pages.
[26].
Henri Meschonnic, Gloires, traduction des
Psaumes, Paris, Desclée de Brouwer, notes du 10-6, p. 375. Meschonnic
précise : « En quoi c’est l’opposé du terme grec "époque",
qui suppose un arrêt sur image. Ici, c’est le mouvement d’une naissance à une
autre naissance. J’ai tenté de garder le côté ritournelle du mouvement même des
signifiants. En évitant les clichés "d’âge en âge" ou "pour des
siècles", ou l’encombrant "de génération en génération".
L’expression apparaît 18 fois dans Gloires ».
[27].
Bruno Latour, Enquête sur le smodes
d’existence Une anthropolgie des Modernes, Paris, La Découverte, 2012.
[28].
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille
Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 327 et 328.
[29].
Charles Baudelaire, « Le poison », Les Fleurs du mal dans Œuvres
complètes, Paris, Robert Lafont, « Bouquins », p. 36. Je ne donne
ici que la deuxième et la quatrième et dernière strophes.
[30]. Ibid., p. 328.
[31]. Ibid., p. 345.
[32]. Ibid., p. 376.
[33]. Ibid., p. 379.
[34].
J. Roman, Tout bêtement, op. cit., p. 31.
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