samedi 10 janvier 2015

Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l'université


Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l'université, Paris: L'Harmattan, "Langages et enfance", 2014.

Quelques informations concernant l'ouvrage en cliquant sur ce lien : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45611


Sommaire
Introduction : Le racontage – les fables de la voix en littérature de jeunesse 
Constellation 1 – Orientations          
Etoile 1 : « Le raconteur » de Walter Benjamin – Un problème pour l’histoire de la pensée anthropologique, poétique et didactique   
Etoile 2 : La transmission – Un problème de communication ou un problème de relation ?           
Etoile 3 : La littérature de jeunesse – Un problème pour la critique littéraire         
Etoile 4 : Bibliothèques scolaires, bibliothèques publiques – Un problème pour la politique de la lecture
Etoile 5 : Les albums – Un problème pour la théorie et la didactique de la littérature         
Constellation 2 – Interventions        
Etoile 6 : Faire œuvre avec les œuvres – Une didactique du littéraire comme activité trans-subjective  
Etoile 7 : Non l’expression mais la relation – Une didactique de l’oralité de l’écriture       
Etoile 8 : Vers le sujet du poème dans les lectures – Une didactique de l’écriture au plus près des paroles          
Etoile 9 : La parole aux sans-voix – Une didactique pour prendre/donner voix      
Etoile 10 : La voix comme sujet-relation – Une didactique des relations de voix   
Constellation 3 – Approximations   
Etoile 11 : La voix animale, une reprise d’oralité – Sur l’anthropomorphisme dans les fables et bestiaires pour les enfants      
Etoile 12 : De Benjamin Rabier à Philippe Corentin – Sur la reprise artistique du rire en littérature enfantine  
Etoile 13 : Il y a détail et pan – Sur le regard de l’escargot et du mulot chez Leo Lionni    
Etoile 14 : La littérature, une question de voix – Sur le romanesque de Michel Chaillou et la théâtralité d’un album de Ionesco-Delessert        
Constellation 4 – Relations   
Etoile 15 : Archéologie et cartographie au cœur de l’expérience littéraire – Avec François Place et ses atlas   
Etoile 16 : Le détail et la fable en regard de l’Histoire – Avec Tomi Ungerer, la mémoire à l’œuvre    
Etoile 17 : Raconter les voix – Avec Malika Ferdjoukh, éthique et poétique pour évaluer les paroles   
Etoile 18 : Moralisme, moralisation et « littérature engagée » - Avec les œuvres qui engagent       
Conclusion : Le racontage – La didactique et la théorie de la littérature mises en mouvement     
Bibliographie générale        

RECENSIONS :

1. Sun Nyeo Kim dans le Français aujourd'hui n° 189, juin 2015 :



2. Carla Campos Cascales sur Fabula :

CARLA CAMPOS CASCALES

Ce que transmet la transmission de la littérature

Serge Martin, Poétique de la voix en littérature de jeunesse. Le racontage de la maternelle à l’université, Paris : L’Harmattan, coll. « Enfances et langage », 2015, 530 p., EAN 9782343048130.
Tandis que les siècles s’écoulent, la masse des ouvrages s’accroît sans cesse et l’on prévoit un moment où il serait presque aussi difficile de s’instruire dans une bibliothèque que dans l’univers et presque aussi court de chercher une vérité subsistante dans la nature qu’égarée dans une multitude immense de volumes.
L’Encyclopédie, article Encyclopédie
1Comme s’il répondait au célèbre article de Diderot, Serge Martin nous invite avec son ouvrage à contrer la difficulté de « s’instruire » avec les livres en traçant un certain chemin didactique : celui d’une littérature comme activité vivante et toujours en relation dès qu’un lecteur entre en contact avec elle.
2Prenant appui sur ce qu’on désigne, un peu trop communément à son avis, par « littérature de jeunesse », l’auteur propose une théorie et une didactique de la littérature visant à libérer une discipline souvent instrumentalisée par l’école et trop restreinte par une certaine méthodologie que ce soit pour les élèves des petites ou des grandes classes. 
3Le choix du corpus défie l’idée même de la littérature telle que la véhicule une certaine institution : il s’agit d’aborder les albums « contre toutes les catégories prédéfinies, y compris celle de l’enfance » (p. 86). Ne se laissant pas enfermer dans les catégories scolaires classiques des périodes littéraires ou des genres, ou encore dans la dichotomie écriture/oralité, S. Martin nous propose de faire le saut de La Fontaine à Le Clézio en passant par Claude Ponti et beaucoup d’autres (Tomi Ungerer, Benjamin Rabier, Philippe Corentin, Louis Joos, Malika Ferdjoukh, Gisèle Pineau...), en suivant un seul critère pour engager la lecture en classe et ailleurs : celui de « racontage », notion qu’il emprunte à Walter Benjamin :
Aussi, j’aimerais proposer ici, tant à l’enseignant qu’au formateur et au chercheur, un opérateur pour la pratique et la théorie de la littérature avec les œuvres : celui que m’a semblé offrir la notion de « racontage » (p. 11)
4Or, comment comprendre ce terme ?
L’expérience qui circule de bouche à oreille est la source à laquelle ont puisé tous les raconteurs. Et parmi ceux qui ont couché des histoires par écrit, les plus grands sont ceux dont le récit écrit et se distingue le moins du discours des nombreux raconteurs anonymes1.
5Nous trouvons chez Benjamin une première piste pour cette notion qu’on retrouve à maintes reprises dans Poétique de la voix jusque dans le sous-titre : le racontage serait toujours expérience, du vécu, du mouvement mais aussi de l’oralité, de la voix jusque dans l’écrit.
Le racontage serait donc ce passage de voix qui demande de considérer l’activité continue de la voix des histoires comme porteuse de sens. Plus que le sens qu’une voix serait chargé d’exprimer pour que des lecteurs le retrouvent, voient y soient amenés par quelque lecteur savant, herméneute ou autre, les lecteurs y compris les débutants et, comme on dit, les non-lecteurs dès qu’ils sont auditeurs, n’ont rien à retrouver mais seulement à se trouver (ou à se retrouver, formant alors communauté), acteurs du racontage. Alors la littérature comme pratique et théorie du racontage n’a pas besoin d’une herméneutique mais d’une poétique, celle-ci n’était que l’écoute d’une écoute — ce qui est considérable ! quand la première trop souvent demande de ne plus écouter mais seulement de contempler la vérité, le sens, le texte ou toute autre essence qui oublie que les œuvres ne valent que si elles continuent d’œuvrer. Le racontage explorerait dans sa pluralité ce continu de l’œuvre. (p. 16)
6Projet didactique mais aussi poétique, cet essai critique s’attaque aux « stratégies du discontinu qui réitèrent toujours la dichotomie oral/écrit, en excluant ainsi toute prise en compte de l’oralité qui est au principe du dire dans toutes les modalités du parler, du lire comme de l’écrire, de tout l’écrire et pas seulement du parlé dans l’écrit » (p. 20) ; il imagine avec les œuvres un travail de relation qui permettrait au sujet lecteur d’exister dans et par la voix de ces œuvres. Ce lien continu créerait le langage inhérent, souvent oublié, à toute activité de lecture : car il s’agit non de penser ce «  qui se transmet quand on enseigne la littérature » mais plutôt « ce qui se transmet de la transmission quand il s’agit de littérature » (p. 51) 
7Ainsi, il faudrait non seulement écouter ce qu’une œuvre dit mais aussi et surtout écouter ce qu’on dit en lisant une œuvre. Il s’agirait d’inviter à enseigner la littérature comme un passage de subjectivation qui ne s’arrête sur certaines œuvres que pour mieux poursuivre le voyage, pour (re)commencer chaque œuvre dans sa réénonciation située. Dans ce voyage cosmique, on nous apprend à lire, et non comme compétence langagière et de communication, mais comme traversée et épopée ; c’est pourquoi nous volons comme des « comètes » de « constellation » en « constellation » — l’auteur sur-titre ainsi ses quatre parties qu’il titre « orientations », « interventions », « approximations » et « relations » pour regrouper les dix-huit chapitres sur-titrés « étoiles »...
8Ce que fait cet essai, comme l’affirme S. Martin autour de l’un des albums qu’il commente (Otto de Tomi Ungerer), c’est d’« engage[r] donc de la lecture avec l’écriture, de la lecture dans l’écriture toujours en cours en considérant l’album comme écriture/lecture d’une prosodie relationnelle et non comme addition du texte et de l’image comme on a coutume de le faire » (p. 252).
9Allant au-delà de la simple transmission des compétences classiques en didactique des langues et de la littérature, au lieu de : « parler, lire, écrire », S. Martin propose de travailler plutôt avec le « dire » comme « continu d’une pensée du langage à l’œuvre dès qu’apprentissage réfléchi. Ce dire multiple, telle est l’hypothèse de cet essai, c’est au fond le moteur du racontage » (p. 17). Il y a alors dans la théorie de la relation dans et par la voix qu’engage l’œuvre par le racontage, une responsabilité éthique et sociale : on tient compte de la dimension subjective de l’exercice fait en classe. Comment ? En engageant la subjectivation dans la reconnaissance de la relation à laquelle engage l’œuvre littéraire. Encore faut‑il laisser place de façon effective à cette relation dans l’espace d’enseignement : « dire » la voix (et non pas au sens d’oraliser simplement un texte en le lisant à voix haute) qui lie le sujet à l’œuvre ou que l’œuvre lie au sujet. Mais il s’agit là d’un engagement premier dès qu’on conçoit le lecteur et même l’œuvre non plus comme deux objets (l’objet-texte et l’objet de la réception), mais comme deux sujets ou comme un même sujet qui traverse les deux — ce serait la voix.
10Par là, ce texte remet en question l’outillage didactique des œuvres dans les différents niveaux d’enseignement. On songe alors à ouvrir à l’infini de la trans-subjectivation que crée l’activité de la lecture : l’œuvre devient à son tour non pas objet d’étude mais sujet, moteur de subjectivation, possibilité de continuation à l’infini par tous les sujets qui à leur tour lui donneront (leur) voix. Les œuvres «  ne valent que parce qu’elles engagent comme racontages pour des réénonciations continuées et donc des appropriations qui ne sont pas des achèvements mais des recommencements, des devoirs de racontage plus que de mémoire » (p. 217).
11Lire, entrer en relation, écouter et s’écouter, autant de réflexions théoriques sur la littérature mais aussi sur ce qui se passe en classe. S. Martin souligne la responsabilité de l’école :
Or, toute œuvre est l’appel à découvrir l’inconnu et à viser la spécificité qui est l’expérience d’un seul devenant l’expérience de chacun et de tous, dans et par le racontage. C’est là l’enjeu éthique et politique de toute critique en actes à l’École. (p. 69)
12Espace où apprendre voudrait dire exister, expérimenter, où s’imprimerait sur nous l’empreinte du monde, et où on agirait le monde à notre tour par et dans cette activité jamais finie de racontage : « Le racontage, comme passage de voix, c’est-à-dire l’invention de formes de vie (expériences) et de formes de langage (histoires) qui s’échangent dans la plus grande intensité d’une relation de relation. » (p. 45)
***
13La beauté du texte de Serge Martin est nous proposer de ré-apprendre à lire : la littérature ne doit pas être une pause dans le continue de la vie, mais cet univers où la vie se déploie. Les œuvres seraient au centre du vivant, le formeraient, et construiraient aussi notre lien au monde. Les enseigner et les apprendre consisterait donc à savoir continuer le travail qu’elles engagent, à les lire pour lire le monde, à les intégrer dans notre subjectivité par notre subjectivité elle-même.
14La question du sujet lecteur, bien qu’ayant été abordée depuis nombreuses années par des ouvrages de didactique2, reste la plupart du temps une notion théorique difficile à appliquer dans la pratique en classe; or ce livre s’essaie à une didactisation concrète de cette idée.
15Pour cet ancien formateur d’enseignants, la théorie de la littérature est indissociable d’une réflexion pédagogique ; la preuve dans cet essai engagé et qui engage, qui invite à un changement nécessaire par une prise de conscience de la responsabilité éthique et politique d’un enseignement de la littérature qui doit prendre conscience du fait que l’activité qu’elle met en place ne peut se contenter de simples grilles de compétences ou de répondre aux injonctions patrimoniales et culturelles. Le racontage en fait un puissant levier du vivre ensemble qui s’y invente même.

NOTES

1 Walter Benjamin, Le raconteur, Circé, Traduction de Sibylle Muller, 2014 [édition originale : der Erzähler, 1936].
2 et encore d’actualité, à la vue de la récente parution de Claude Coste et Bertrand Vibert (coord.), L’expérience du sujet lecteur : travaux en cours, Recherches & Travaux, Université Stendhal-Grenoble 3, 2013.

PLAN

    AUTEUR

    CARLA CAMPOS CASCALES



    vendredi 2 janvier 2015

    Sous le geste

    Serge Ritman avec des peintures d'Aaron Clarke, Sous le geste, trois exemplaires pour la collection "mémoires" d'Eric Coisel, le 2 janvier 2015.






    Outrevoir

    Serge Ritman avec Aaron Clarke, Outrevoir, manuscrit unique réalisé le 2 janvier 2015.


    Tes sinuosités

    Serge Ritman avec un lavis d'Aaron Clarke, Tes Sinuosités, un exemplaire manuscrit le 2 janvier 2015.



    Au Jour la nuit

    Serge Ritman avec des lavis d'Aaron Clarke, Au Jour la nuit, exemplaire unique, 31 décembre 2014.




    jeudi 1 janvier 2015

    La littérature au cycle 3

    La littérature au cycle 3
    Intervention à Plouër sur Rance le 26 novembre 2003 auprès des enseignants du primaire des circonscriptions du Nord de l'Ile-et-Vilaine.
    à l'initiative d'Alain Valegeas, CPC à Combourg.


    page1image3944http://www.iensarreunion.site.ac-strasbourg.fr/pedago/doc_litt-traces/litcycle3/document_Lebrat_Isabelle.pdf


    vendredi 28 novembre 2014

    Poétique de la relation et didactique des réénonciations


    Voici la teneur de ma communication lors de la journée d'études du 15 octobre, "paroles possibles", organisée avec mon collègue Olivier Lumbroso (voir le programme ici : http://arlap.hypotheses.org/2091 et ici la captation en ligne : http://epresence.univ-paris3.fr/7/Watch/56399.aspx)
    Il s'est agi de proposer une réflexion autour de la notion de "paroles possibles" en didactique de la littérature en FLE et langues du monde. Tout d'abord, je propose une articulation possible des deux didactiques, littérature et langues du monde, puis à partir d'une lecture d'un roman de Dany Laferrière, je tente de repenser les notions d'intertextualité et d'interculturalité pour leur préférer celle de passage de voix, enfin je propose quatre tensions orientées et quatre modalités pédagogiques pour une didactique de la littérature dans le cadre d'une poétique de la relation en langues du monde.
    1. Didactique de la littérature & didactique du FLE/S et des langues du monde : problématiques croisées
    L’hypothèse que j’aimerais développer avec vous part de cette remarque très connue de Proust qui a écrit dans son Contre Sainte-Beuve : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu’on fait sont beaux[1]. » Passons sur l'expression qui peut paraître désuète, "beaux livres", pour y entendre ce que vise Proust: les œuvres qui font œuvre (voir mon article didactique à partir de cette formule tautologique : http://www.cairn.info/revue-le-francais-aujourd-hui-2005-2-page-67.htm).
    L’expérience plurilingue serait d’une certaine manière constitutive de la lecture des oeuvres littéraires puisqu'une telle lecture, celle de Flaubert pour Proust – c’est l’exemple majeur qu’il donne – nous ouvre au sentiment de l’étrangeté de la langue que nous naturalisons si facilement dès que nous parlons, écrivons, lisons. Pour aller très vite et au cœur de notre problématique : avec les meilleures œuvres littéraires, nous découvrons des paroles possibles, des possibilités de paroles qu'on ne savait pas qu'on avait, et la force de ces paroles neuves permet de reconfigurer complètement la parole commune. Proust signale avec Flaubert qu'elles nous font parler (je souligne) :
    Son originalité immense, durable, presque méconnaissable, parce qu’elle s’est tellement incarnée à la langue littéraire de notre temps que nous lisons du Flaubert sous le nom d’autres écrivains sans savoir qu’ils ne font parler que comme lui, est une originalité grammaticale. (ibid. 299)
    Plus qu’à révéler la puissance d’innovation linguistique d’un usage artistique, ainsi que le propose Laurent Jenny[2], lequel oppose les puristes du propre au puriste de l’altérité, c’est la force d’un appel à réénonciation ("nous faire parler") dont est porteur l’œuvre littéraire tout comme telle autre parole possible qui engage une réciprocité forte des formes de langage et des formes de vie dès que de l’étrangèreté s’introduit dans notre familier. Yves Bonnefoy écrit qu’« une grande œuvre est moins la réussite d'une personne que l'occasion qu'elle donne à d'autres de recommencer la recherche[3] ». Mais il ne s’agirait pas à proprement parler de recommencer mais de continuer : aussi les œuvres seraient-elles des moyens de paroles possibles, des leviers d’énonciation, des embrayeurs de réénonciation.
    Si les œuvres font voir l'étranger (étrangèreté ?) linguistique et culturel au cœur de la discursivité, alors on comprend qu'il ne peut y avoir de didactique de la littérature sans une didactique des langues au lieu de l'associer à un monolinguisme étroit. Et, si les œuvres font parler, alors la didactique de la littérature est un levier décisif de toute didactique des langues... Malheureusement, ces implications ne vont pas de soi. Souvent, nous voyons une didactique des langues arc-boutée sur les stratégies communicationnelles reléguant les œuvres aux apprentissages supérieurs ou les mettant au service d'activités marginales-ludiques quand elles ne servent pas de documents transparents pour des apprentissages linguistiques ou culturels qui leur font perdre leur force puisque les documents ne tolèrent pas les "contre-sens" dont parle Proust...
    En didactique de la littérature, non seulement le monolinguisme rabote les corpus et les méthodes mais les œuvres se voient soumises au diktat des modèle interprétatifs ou expressifs, lesquels favorisent l'applicationnisme[4] et le technicisme[5] - je pense aux schémas narratifs et autres champs lexicaux.
    S'ajoutent à cette mauvaise connexion qui sépare les deux didactiques les grands partages souvent amplifiés par la tradition française : relégation du parlé voire son interdiction, dans l'oral socialisé normé, lequel se voit fonctionnalisé dans des visées parfois élitistes; trop peu d'espace donc à l'oralité pour sa considération en regard de la pluralité des expériences langagières ; manque de porosité entre les arts du langage et les pratiques discursives le plus diverses trop souvent homogénéisées (LA littérature, LE langage ordinaire...); ce qui entraîne une surdité aux variations et aux passages...
    2. Passages de voix : d’un retour à l’autre
    Je vais prendre un seul exemple que j’ai exploré l’année dernière avec mes étudiants en « géopoétique francophone », donc en tentant de problématiser la notion d’espaces francophones. Il s’agit du roman de Dany Lafferrière, L’énigme du retour[6]. Je me limiterai à quelques prises dans ce « roman » (désignation générique donnée en page de titre) qui relève également du diarisme (journal autobiographique d’un retour au pays natal) que de l’écriture d’un tombeau (thrène) puisqu’il s’est agi pour Laferrière d’accompagner le décès de son père mais ce tombeau pourrait s’élargir à l’enfance, à Haïti… Toutefois, plus que cette discussion générique assez vaine, ce qui semble bine plus intéressant c’est de tester la validité des notions littéraires habituelles d’intertextualité et d’interculturalité puisque le « roman » fait précisément référence à de multiples reprises au Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire. Notions qui ne me semblent pas fonctionner ici puisqu’il s’agit certainement d’un rapport non textuel mais expérientiel et d’hétérogénéité culturelle construite dans un rapport de reprise énonciative. Il suffirait de lire le passage concernant l’ami Garibaldi (p. 38-39) vivant à Montréal qu’évoque Laferrière pour apercevoir combien les rapports interculturels sont pris dans les stéréotypes et demandent des déplacements permanents de points de vue et surtout une poétique et une politique de la relation qui défassent les termes pour que la relation s’engage vraiment… Très nettement d’ailleurs, Laferrière écrit que « l’exil du temps est plus impitoyable que celui de l’espace. / Mon enfance / me manque plus cruellement / que mon pays » (p. 73) : il défait ainsi le cliché de l’écrivain exilé qui devrait forcément pleurer ses origines… Voici donc quelques passages à lire et relire pour tenter de penser les passages de Césaire à Laferrière comme autant de reprises d’énonciation et non comme une intertextualité qui bâtirait une filiation voire une citation d’autorité. C’est l’aube (« le petit matin ») qui prime, c’est-à-dire la naissance des paroles, leur possibilité jusqu’à cette transmission improbable au neveu… Cela demande de « lents préparatifs » et surtout que « le retour » reste une « énigme »…
    Epigraphe :
    Au bout du petit matin… Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939.
    Dédicace :
    A Dany Charles, mon neveu, qui vit à Port-au-Prince.
    Composition :
    I. Lents préparatifs de départ (p. 11-74)
    II. Le retour (p. 75-280)
    Extraits :
    Le coup de fil

    La nouvelle coupe la nuit en deux.
    L’appel téléphonique fatal
    que tout homme d’âge mûr
    reçoit un jour.
    Mon père vient de mourir.
    J’ai pris la route tôt ce matin ;
    Sans destination.
    Comme ma vie à partir de maintenant.
    Je m’arrête en chemin pour déjeuner.
    Des œufs au bacon, du pain grillé et un café brûlant.
    M’assois près de la fenêtre.
    Piquant soleil qui me réchauffe la joue droite.
    Coup d’œil distrait sur le journal.
    Image sanglante d’un accident de la route.
    On vend la mort anonyme en Amérique.
    Je regarde la serveuse
    circuler entre les tables.
    Toute affairée.
    La nuque en sueur.
    La radio passe cette chanson western
    qui raconte l’histoire d’un cow-boy
    malheureux en amour.
    La serveuse a une fleur rouge tatouée
    sur l’épaule droite.
    Elle se retourne et me fait un triste sourire.
    Je laisse le pourboire sur le journal
    à côté de la tasse de café froid.
    En allant vers la voiture je tente d’imaginer
    la solitude d’un homme face à la mort
    dans un lit d’hôpital d’un pays étranger.
    « La mort expire dans une blanche mare de silence »,
    écrit le jeune poète martiniquais Aimé Césaire
    en 1938.
    Que peut-on savoir de l’exil et de la mort
    quand on a à peine vingt-cinq ans ?
    Je reprends l’autoroute 40.
    (p. 13-14)
    Du bon usage du sommeil

    Je suis rentré tard dans la nuit.
    J’ai fait couler un bain.
    Je me sens toujours à mon aise dans l’eau.
    Un animal aquatique – je le sais.
    Par terre, le recueil gondolé de Césaire.
    Je m’essuie les mains avant de l’ouvrir.
    (p. 20)
    L’exil
    La  nuque d’un lecteur debout au fond.
    Son profil gauche.
    Mâchoire serrée.
    Concentration massive.
    Il s’apprête à changer de siècle.
    Là, sous mes yeux.
    Sans bruit.
    J’ai toujours pensé
    que c’était le livre qui franchissait
    les siècles pour parvenir jusqu’à nous.
    Jusqu’à ce que je comprenne
    en voyant cet homme
    que c’est le lecteur qui fait le déplacement.
    Ne nous fions pas trop à cet objet couvert de signes
    que nous tenons en main
    et qui n’est là que pour témoigner
    que le voyage a eu lieu.
    (p. 30-31)
    Le seul endroit où je me sens parfaitement chez moi c’est dans cette eau brûlante qui achève de me ramollir les os. La bouteille de rhum à portée de main, jamais trop loin du recueil de poèmes de Césaire. J’alterne chaque gorgée de rhum avec une page du Cahier jusqu’à ce que le livre glisse sur le plancher. Tout se passe au ralenti. Dans mon rêve, Césaire se superpose à mon père. Le même sourire fané et cette façon de se croiser les jambes qui rappelle les dandys d’après guerre.
    (p. 32)
    Un poète nommé Césaire
    Je voyage toujours avec le recueil de poèmes de Césaire. Je l’avais trouvé bien fade à la première lecture, il y a près de quarante ans. Un ami me l’avait prêté. Cela me semble aujourd’hui étrange que j’aie pu lire ça à quinze ans. Je ne comprenais pas l’engouement que ce livre avait pu susciter chez les jeunes antillais. Je voyais bien que c’était l’œuvre d’un homme intelligent traversé par une terrible colère. Je percevais ses mâchoires serrées et ses yeux voilés de larmes. Je voyais tout cela, mais pas la poésie. Ce texte me semblait trop prosaïque. Trop nu. Et là, cette nuit, que je vais enfin vers mon père, tout à coup je distingue l’ombre de Césaire derrière les mots. Et je vois bien là où il a dépassé sa colère pour découvrir des territoires inédits dans cette aventure du langage. Les images percutantes de Césaire dansent maintenant sous mes yeux. Et cette lancinante rage tient plus du désir de vivre dans la dignité que de vouloir dénoncer le colonialisme. Le poète m’aide à faire le lien entre cette douleur qui me déchire et le subtil sourire de mon père. (p. 57-58)
     Quelles paroles possibles dans ce court chapitre ? Des paroles qui font passage : passage de voix. Un livre oublié comme un don aveugle, celui d’une jeune fille qui elle s’est donnée à celui qui l’attendait ; puis d’un autre oubli, restes d’une valise : une lettre maternelle pour l’aller et un livre pour le retour ; des voix mêlés pour dire la mort du père ; un ami qui partage la même condition générationnelle ; l’histoire de ce livre dont il a été question lu depuis longtemps mais sans sentir l’ombre de son auteur alors que maintenant, dit le narrateur, « le poète m’aide à faire le lien entre cette douleur qui me déchire et le subtil sourire de mon père »… Elu récemment à l’académie française, Dany Laferrière, l’auteur de ce livre, L’énigme du retour, souligne qu’il n’y a pas de littérature qui tienne ou plutôt d’œuvre qui fasse œuvre sans que la relation de vie n’y soit engagée au plus fort de ce qui fait le sens même de la vie. Plus précisément, ici c’est la superposition du père qui vient de mourir et d’Aimé Césaire, ce poète tutélaire, non pour les confondre mais pour les lier à la vie à la mort dans l’expérience singulière du fils-lecteur-écrivain haïtien vivant à Montréal, revenant à Port-au-Prince… Pour les associer suite à une expérience multiple où la littérature se voit mise au bain de la vie – comme on plonge le papier photographique pour voir apparaître un visage, une voix, un corps, un corps-langage. Le narrateur écrit quelques pages plus tôt : « Le seul endroit où je me sens parfaitement chez moi c’est dans cette eau brûlante qui achève de me ramollir les os. La bouteille de rhum à portée de main, jamais trop loin du recueil de poèmes de Césaire. J’alterne chaque gorgée de rhum avec une page du Cahier jusqu’à ce que le livre glisse sur le plancher. Tout se passe au ralenti. Dans mon rêve, Césaire se superpose à mon père. Le même sourire fané et cette façon de se croiser les jambes qui rappelle les dandys d’après guerre » (p. 32). La littérature est à situer précisément là où Laferrière la trouve, c’est-à-dire l’écrit : dans ce livre, tombeau du père, tout s’engage dans l’invention relationnelle du père au fils, de celui-ci à son neveu, du Nord, Montréal, au Sud, Port-au-Prince, en passant par New York. Ces passages de voix qui résonnent avec celles des femmes, la mère, la sœur et beaucoup d’autres. Parce que les voix se mêlent, grandes et petites, père et Césaire… Laferrière en raconteur ouvre à l’oralité d’un vivre ensemble qui fait monde. Il faudrait alors lire la fin du livre (p. 279) : « Ce n’est plus l’hiver. / Ce n’est plus l’été. / Ce n’est plus le nord. / Ce n’est plus le sud. La vie sphérique, enfin »…
    Les paroles possibles sont d’abord des passages de paroles. Il s’ensuit qu’un apprentissage des langues demande des reprises de paroles qui peuvent passer non seulement d’une langue à l’autre mais d’une vie à l’autre, comme invention d’un sujet qu’on ne se connaissait pas : avec ce paradoxe que ces paroles possibles seraient celles  d’un « temps enfin revenu ». C’est l’énigme d’un retour de vie et donc de voix que seules les œuvres de paroles permettent.
    Le cahier de Laferrière semble certes plus dilettante que le chant tendu de Césaire mais n’est-il pas plus juste dans ses circonstances, dans sa situation et donc ne poursuit-il pas alors l’invention d’un petit matin pour que le retour soit toujours une énigme à partager, à réénoncer plutôt qu’une vérité à réduire à un message qui alors s’exonérerait de toute relation. C’est que Laferrière fait tenir ensemble lire, écrire et vivre jusqu’à relire et relier : il invite et même demande que « le trajet critique »[7] se poursuive… même dans le sommeil car, comme l’écrivait Proust, c’est cette magie qu’il s’agit de ne pas arrêter : « l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence[8] ».
    3. Pour des réénonciations continuées en didactique de la littérature
    Il semble alors nécessaire de viser trois objectifs concomitants pour qu’en didactique des langues et singulièrement en didactique du français langue étrangère ou seconde, une poétique de la relation ouvre à des histoires de voix quand trop souvent les politiques et les expériences linguistiques se voient homogénéisées dans des impositions de voix si ce n’est instrumentalisées dans la condition des sans-voix – ce qui est un comble pour qui veut apprendre une langue et partager une culture :
    1. Penser une didactique du continuum parler, lire, écrire par le dire et donc par la voix parce que la didactique souffre des pensées du discontinu, du fragmentaire, du saupoudrage, du manque d’orientation fondamentale, et des traditionnelles dichotomies (langue/lettres ; communication/expression ; oral/écrit ; populaire/savant ; contemporain/patrimoine…) ;
    2. Poser que « le temps est venu des arts du langage[9] » comme écoute et pratique vocales parce qu’une anthropologie et une linguistique de la parole ne peuvent que rendre à celle-ci ce que l’histoire spécifique du français en France a trop réprimé, séparé et reporté sur les autres en accumulant les stigmatisations ;
    3. Transformer l’enseignement de la littérature en enseignement des œuvres à l’œuvre comme levier de multiples cultures langagières fortes d’oralité, lesquelles constituent la condition sine qua non d’un enseignement efficace et ouvert du français dans et par un plurilinguisme bien compris : paroles des apprenants et des professeurs possibles dans et par l’énonciation continuée des œuvres.
    La recherche en cours se doit d’associer des enquêtes et des comptes rendus d’expériences (performatives et réflexives) du dire à des théorisations d’une gestualité du dire en théorie du langage et en didactique des langues et des cultures observant comment on peut passer :
    -       des applications aux interactions ; loin d’une conception applicationniste, l’articulation n’est pas ante ni post mais au cœur des réénonciations comme processus de conceptualisation sous la forme d’essais où pratiques et théories s’associent ;
    -       des compétences aux voix ; on ne peut concevoir une didactique, pas plus une théorie, qui partirait de notion ou compétence arrêtées avant quelque essai de voix dans et par les œuvres continuées en réénonciations ;
    -       des progressions aux parcours ; tant les didactiques que les théories se conçoivent généralement en progression assurées de leurs termes (notions comme repères) sans considération des points de vue, passages et reprises qui ouvrent à des relations, non seulement des échanges mais des racontages comme passages d’expériences-relations
    -       des maîtrises aux essais ; la didactique sans la poétique se confine dans la visée de la maîtrise et la poétique sans la didactique pourrait réduire toute expérience à l’impossibilité de la maîtrise quand il s’agit de concevoir des reprises de lecture-écriture qui ouvrent à des essais de réénonciations où chacun fait œuvre avec les œuvres – personne d’autre ne pouvant faire à sa place ce travail d’historicisation qui engage la transsubjectivation infinie qu’ouvre une œuvre
    Quelques lignes de pratique réflexive pour la classe avec la voix :
    1. raconter sa lecture non pour la vérifier mais pour la construire à sa manière : anthologies, citations montées, parcours explicitées, échelles lexicales hiérarchisées… autant de manières de traverser une œuvre dans les conditions de ses lectures ;
    2. vivre sa lecture non pour rendre un texte expressif ou exprimer ce que le texte retiendrait mais pour vivre au plus présent le présent du texte, sa voix : petits essais de scènes de voix et autres re-citations pour que les gestes et les phrasés s’entendent et se voient par corps ;
    3. écrire sa lecture non pour évaluer des connaissances mais pour organiser les connaissances construites dans et par la lecture sous la forme de courts documentaires ou comptes rendus de parcours littéraire ;
    4. poursuivre sa lecture en écriture continuée dans les voix qu’on masque pour entendre sa voix ou ses voix .
    On aura compris qu’il s’agit d’associer ces deux mouvements : vivre la littérature change la didactique des langues et penser la didactique des langues change la littérature. Mais on est toujours au commencement d’apprendre comme l’écrit Henri Meschonnic[10] :
    peut-être on commence à dire
    ce qui passe de corps en corps
    quand on arrive à entendre
    les voix qui parlent seulement
    dans les silences de notre voix
    les intervalles entre les coups du cœur
    ne sont pas vides
    les intervalles entre les mots ne sont pas des blancs
    ce sont des presque mots
    des
presque gestes
    du plus que se taire
    et du moins que dire
    à l’intérieur des lettres
    d’autres lettres
    à l’intérieur du corps
    nos autres corps
    comme une langue
    à chaque fois différente
    que nous sommes toujours
    au commencement d’apprendre

    [1] Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 299.
    [2] Laurent Jenny, « La langue, le même et l’autre », Fabula-LhT, n° , « Théorie et histoire littéraire », février 2005, URL : http://www.fabula.org/lht/0/Jenny.html, page consultée le 13 octobre 2014.
    [3] « Lever les yeux de son livre », dans la Lecture, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 37 (printemps 1988), p. 9-19. La citation est à la page 14
    [4] Voir Jean-Louis Chiss, Jacques David, Yves Reuter, Didactique du français: Fondements d'une discipline, De Boeck, 2008, p. 128.
    [5] Patrick Anderson, ‪La didactique des langues étrangères à l'épreuve du sujet, Presses universitaires Franc-Comtoises, Besançon, 1999, p. 43 et suivantes
    [6] Dany Laferrière, L’énigme du retour (2009), Librairie générale française, « Le livre de poche », 2011.
    [7] Jean Starobinski écrivait qu’il n’est pas de notion à laquelle (il) tienne plus que celle de trajet critique » (dans La Relation critique, Gallimard, 1970, p. 34.
    [8] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 4 vol., 1987-1989, t. 1,  p. 87.
    [9] Siouffi Gilles, « Du sentiment de la langue aux arts du langage »,
 Ela. Études de linguistique appliquée, 2007/3 n° 147, p. 265-276. Disponible en ligne : http://www.cairn.info/revue-ela-2007-3-page-265.htm
    [10] Nous le passage, Lagrasse, Verdier, 1990, p. 31-33.