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mercredi 22 février 2017

Voix et relation

Serge Martin, Voix et relation Une poétique de l'art littéraire où tout se rattache, Taulignan, Marie Delarbre éditions, 356 p.

http://www.marie-delarbre.fr/voixetrelation.html


Comptes rendus critiques :
- Maria Cabral dans la revue Carnets en ligne : http://revistas.usp.br/nonplus/article/view/130972
- Carla Campos Cascales sur son carnet de recherche : https://lectures.hypotheses.org/154
- Mathieu Depeursinge le 16 juin 2017 sur "Poésie romande" : http://www.poesieromande.ch/wordpress/?p=2508
- Sandrine Bedouret-Larraburu dans Europe n° 1067, mars 2018, p. 340-34 : 









lundi 10 septembre 2012

Le poème-relation avec James Sacré : L’Amérique un peu

« Le poème-relation avec James Sacré : L’Amérique un peu », dans Claire Fabre, Elisabeth Vialle (dir.), La Relation II, Paris, Michel Houdiard éditeur,  2011, p. 76-89.
















dimanche 31 janvier 2010

Langage et relation. Poétique de l’amour


Langage et relation. Poétique de l’amour, coll. « Anthropologie du monde occidental », Paris : L’Harmattan, 2006, 334 p.

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=20343

La critique littéraire, la linguistique, la phénoménologie, l'esthétique, etc., proposent le plus souvent une relation critique sans une critique de la relation dans et par le langage. Après avoir opéré la critique des pensées substantialistes qui entretiennent les dualismes (le même et l'autre, la présence et l'absence, l'ordinaire et la fête, etc.) dans L'Amour en fragments. Poétique de la relation critique (Artois Presses Université, 2004), il a fallu engager la réflexion critique au plus près des mouvements relationnels subjectifs dans Rythmes amoureux. Poétique du corps-langage(Comp'Act, 2006).

En prenant appui sur un corpus importants de textes poétiques de ces trente dernières années, connus et inconnus, majeurs et mineurs, poètes et oeuvres permettent d'observer des subjectivations singulières (individuelles et/ou collectives ; culturelles et/ou personnelles) qui vivent de l'amour, c'est-à-dire de la relation au plus haut point. Alors peuvent être reconsidérées des dichotomies comme celles du lyrisme et du formalisme, de la poésie et de la chanson, de la vie et de la littérature aujourd'hui, au coeur des vies et des expériences, c'est-à-dire au coeur du langage : non seulement ce qui s'y dit mais surtout ce qui s'y fait. Parce que c'est ce dernier point de vue qui intéresse la poétique comme critique de l'individu et de la société par la critique du langage. L'enjeu est bien celui du défi que lance la relation amoureuse à une théorie du langage. Cette relation qui ne cesse de faire la une des magazines, de jouer le premier rôle dans les romans et, dit-on, de répondre absent dans les poèmes Alors le défi de l'amour devient aussi le défi du langage : penser la relation dans et par le langage. Finalement cet ouvrage cherche à poser les fondements d'une anthropologie historique du langage afin d'indiquer les conditions d'une pensée de la relation et donc de la relation amoureuse hors de tout psychologisme ou sociologisme

Serge Martin est enseignant à l'IUFM de Versailles (site de Cergy) et à l'Université de Cergy-Pontoise (centre de recherche « Textes/ Francophonies »). Il est rédacteur et chroniqueur à la revue Le Français aujourd'hui et membre du groupe POLART (Poétique et politique de l'art). Il est écrivain sous le nom de Serge Ritman.


SOMMAIRE:

Chapitre 1 L'anthropologie de la relation dans et par le langage 5
1. Au croisement de la critique de l'art et de la société : la poétique 5
2. Anthropologie et langage : conjugaisons
ou relations ? 15
3. Avec la sociologie, la relation fait-elle
la différence ? 30
4. Vers une anthropologie de la relation dans et par le langage 37

Chapitre 2 Divin signifiant passionnément 51
1. Le divin contre le religieux 51
2. La fable divine entre la rhétorique et la poétique 62
3. La voici la voix relation 78
4. Signifiant relation : un participe présent 91

Chapitre 3 La volubilité : une force amoureuse 101
1. Le don par la relation volubile 101
2. La volubilité de l'imperceptible 111
3. Penser Humboldt aujourd'hui 126
4. La volubilité amoureuse de partout 137

Chapitre 4 Les gestes du poème-relation 143
1. Le geste : extension ou coeur de la relation ? 143
2. Plus de rythme pour toucher, tourner 151
3. Danse : désaisissement 164
4. Le geste : l'inconnu de la relation dans le corps 171
Chapitre 5 L'élégie, une force de vie 177
1. Une espèce d'infirme bien portant 177
2. Ce dont on ne peut pas parler, il ne faut pas le taire 186
3. Les élégies méditerranéennes : relation ou contrat ? 194
4. Coeur, élégie rouge 205

Chapitre 6 La communication changée en relation 219
1. La pragmatique et le poème 219
2. de la comptine au roman post-moderne : quelle
relation ? 223
3. Ordinaire et extraordinaire : conversation et relation 238
4. Le canal, la rue : communication ou relation ? 244

Chapitre 7 Politique du langage, politique de
l'amour 271
1. Le sujet amoureux : l'entre-temps de la relation 271
2. De la sincérité à l'admiration, quelle politique de la relation ? 284
3. La main de Paul Celan : une expérience-relation 301
4. La relation dans et par le langage 309

Bibliographie 321

Index des noms 327


Recensions:

Arnaud Bernadet: Compte rendu de Serge Martin, Langage et relation – poétique de l’amour, L’Harmattan,

coll. « Anthropologie du monde occidental », in Europe n° 928-929, Paris, septembre 2006, p. 376-377.




Laurent Mourey dans Résonance générale n°2 ("Rien ne se répète avec l'art critique"), éditions l'atelier du grand tétras, hiver 2008, p. 137-146.

De l’intersubjectif pour une anthropologie de la relation dans et par le langage

Face aux dualismes qui dominent dans et par la philosophie, l’anthropologie, la sociologie et les études littéraires, penser, écouter la relation dans et par le langage est un défi. Et le point sensible où s’exerce cette écoute est le poème quand « il fait la relation » et « fait l’amour ». Aussi cette écoute est-elle l’exercice amoureux, relationnel du livre de Serge Martin, Langage et relation, poétique de l’amour (L’Harmattan, collection « Anthropologie du monde occidental », 2005). Parce qu’il a son sujet, spécifique, et parce qu’il est inséparable d’une éthique qu’il informe et dont il invente les valeurs, le poème invente à chaque fois une relation dans et par le langage. En cela il ne cherche pas son lecteur ; il le trouve et le transforme ; sans quoi il n’y aurait pas relation, mais juste une réceptivité, ce à quoi l’esthétique de la réception a réduit la relation, avec l’horizon d’attente. Une autre réduction, qui en procède, est celle qui soumet l’acte de lecture à la compétence du lecteur. Certainement la relation, son concept, permet de repenser la réception et son dualisme lecture-écriture. L’activité d’un sujet relationnel, l’interaction entre une énonciation et une réénonciation sont des jalons théoriques pour une poétique de la relation. Cette réénonciation-relation du poème est à l’œuvre dans le (et l’œuvre du) livre de Serge Martin.

Le défi de ce livre est pluriel : de la relation, de l’amour, du poème, du sujet, du langage, du discours, de l’historicité. Une pluralité interne au langage, au discours est le défi lancé à tous les dualismes, les modélisations et les schématismes. Il ne s’agit « pas de construire, voire de retrouver sous les textes, un "modèle d’une structure relationnelle" mais de s’exercer à chercher les implications de la vie et du langage, de l’éthique et du poème, du politique et du poétique, par l’écoute vive des historicités considérées au cœur de l’historicité radicale du langage. » (p. 6)

La relation est le renversement de la structure, lequel pose le discours comme transformation et dynamique de la langue et l’activité d’énonciation comme des leviers théoriques majeurs. Par là l’historicité des pensées du discours et du sujet continue et recommence. Penser la relation avec Humboldt, Saussure, Benveniste et Meschonnic.

Serge Martin commence par une critique de l’anthropologie pour faire une « anthropologie de la relation dans et par le langage ». Le problème est la modélisation et ses conservatismes sournois comme le slogan de Charlie Hebdo « solitaire et solidaire » qui renforce les « dualismes sociologiques », notamment celui qui « oppose individu et collectivité » (p. 7-8). Il y a également à se méfier de tout ce qui maintient l’opposition « de l’identité et de l’altérité » pour penser la relation comme décentrement. La rhizomatique de Deleuze et Guattari pourrait être opératoire, malheureusement, piégée par l’esthétique et la métaphoricité, elle est incapable de penser le langage. Pour une « relation anthropologique » (p.14) Serge Martin travaille à « une pragmatique des voix, des gestes et des corps dans les histoires de la relation, ce qui demande l’écoute de la vie et du langage dans les poèmes du langage. » (p. 13) C’est le travail de la poétique, ici et maintenant, de la lecture-relation, « quand le poème se fait légende et fait légende, dit ce qui est à lire (legenda = lire ce qui est à lire) et à lier hors de toute définition : un infini du sens et le sens de l’infini, de la relation et du langage. » (p. 15)

Les catégories de l’anthropologie qui bloquent une critique de la relation sont critiquées : la « politique du juste milieu » (p. 18), « la métaphore du décentrement », fidèle pendant du « centre identitaire de la "conscience" ou de l’intériorité et de la polarité dualiste de l’altérité. » (p. 19) Faire une « anthropologie de la relation » oriente ainsi une tension, une critique des notions l’une par l’autre : critique anthropologique de la relation, critique de l’anthropologie par la relation, où le poème est le levier théorique fort, parce qu’il permet de penser la pluralité. Mais il y a « relation » et relation. Et « le pari de la relation », quand on le tient dans le langage, est celui que « Mauss visait » : « l’aspect vivant » (p. 37) d’une société et non la séparation de Bourdieu entre un « être distinctif » et un « être significatif » qui est une erreur pour une pensée de la différence, pour penser « ce qui produit la valeur d’une activité relationnelle de différenciation » (p. 33). L’effort de penser avec Saussure ne disjoint pas les deux, comme l’effort de penser l’individu et la société implique une critique du centre identitaire et du « style de vie unitaire » (Bourdieu, cit. p. 34).

De fait, « l’anthropologie par la poétique » invente une critique et une « orientation ». Et « il semble impossible de concevoir une poétique de la relation amoureuse en lisant la poésie contemporaine, sans donner à tout essai de poétique une dimension anthropologique sous peine de réifier des absolus, de réitérer des thématismes ou des rhétoriques aveugles aux rapports qui tiennent le continu des poèmes et de la société, de la littérature et de la vie. » (p. 39) D’où l’efficience des concepts de « poème-relation », « signifiant-relation », non des figures de rapports, mais des rapports de signifiance ayant leur pan-sémantique spécifique. Alors « les enquêtes devraient permettre de proposer quelques pistes pour que politique du langage et politique de l’amour puissent se penser ensemble » (p. 41-42) Ces enquêtes sont portées, à partir de Humboldt par une « généralité préexistante » : « la relation dans et par le langage ». (p. 42)

La première étude d’un poème, d’une « signifiance inédite », est celle de L’Île d’Isabelle Garro, « l’histoire d’une voix dans ses transformations infimes et merveilleuses. » (p.48) Cette étude pense le poème avec « le travail de l’interaction, la Wechselwirkung de Humboldt » (p. 48) et l’articulation du système et de la valeur de Benveniste qui voit la vie et les pratiques dans le langage. La « poétique de l’amour » est une écoute généralisée, une anthropologie des formes de vivre et de faire l’amour et la relation dans et par le langage.

La poétique de l’amour est continue à une poétique du divin, dans le deuxième chapitre « Divin signifiant passionnément » qui pense « le divin contre le religieux ». Le passionnément langage qui est un « divin signifiant passionnément » permet une critique des sacralisations – « la sacralisation du lien à Dieu ou à la femme par une sacralisation de certaines formes textuelles qui perdent ainsi tout rythme de la relation. » (p. 52) La signifiance comme energeia, activité, passage de sujet à sujet fait penser le divin par « l’infini des historicités » (p. 99). Contre l’Un du sacré les poèmes de Luca « qui lance[nt] un corps-langage à « gorge dénouée » » (p. 91) et de Vargaftig « nous [reliant (…) à] un « toujours » qui nous fait tenir ensemble l’infini et le quotidien, le divin et l’humain, le spirituel et le corporel comme on dit banalement ». (p.78) Ces poèmes font entendre une multiplicité interne, une prosodie, une sémantique du divin parce que du sujet-relation. Meschonnic : « Dieu est bien, aussi, un problème de langage. » (cité p.76) Ce qui implique de penser la mystique autrement.

Le troisième chapitre « la volubilité : une force amoureuse » travaille vers une force langage-force relationnelle par le concept de volubilité, à distinguer de la vitesse, piège qui empêche Deleuze de penser le rythme et le langage dans leur spécificité. La volubilité permet d’envisager la « dynamique du couple » (cit. p. 104) et la théorie du don et du contre-don de Mauss au cœur du langage et des poèmes. Des poèmes de Jacques Ancet sont alors lus : une écoute de « la « voix intérieure », non pas « incarnée dans la matière verbale » comme Ancet lui-même le dit au sujet de Mallarmé, ce qui nous fait tomber dans les « réflexes traditionnels qui instrumentalisent le langage » pour le religieux au lieu d’écouter une poétique du divin, mais « le mouvement subjectivant, le "sujet" au sens où c’est ce qui "l’anime" autant que ce qui lui donne corps. » (p. 115) La volubilité sera pensée avec l’energeïa de Humboldt dont le Beredsamkeit est heureusement traduit par Caussat par « volubilité plutôt que par éloquence » (p. 134) : d’abord le discours. C’est ce qui permet également le primat du poème sur la rhétorique. Puis la volubilité comme continu des voix dans la voix avec le poème « De Partout » de Sylvie Nève (p. 138-141).

Serge Martin nous fait donc lire en ouvrant nos oreilles, une ouverture sur le pluriel interne à chaque activité langagière, à chaque discursivité, en même temps qu’une ouverture sur la société. La relation est un opérateur fort d’écoute des sujets, comme l’est le rythme avec Meschonnic. Dans et par le langage : la relation est volubile et gestuelle ; elle met le trans-linguistique et le linguistique dans le poème du langage : « il faut penser le continu du signe et de la force, du geste et de la parole, voire même, la parole comme geste, le poème comme geste-relation au cœur du langage. » (p. 149) Et ce « cœur » n’est pas une métaphore, mais une valeur de la pensée poétique de Serge Martin : ce « cœur du langage » est aussi « cœur de la relation » (p. 143) ; il ouvre le quatrième chapitre, « Les gestes du poème-relation » vers un corps-langage qui ne sépare pas le concept de l’affect. Ainsi sont lus des gestes rythmiques-prosodiques : le « toucher, tourner » (p. 151) des poèmes de Jean-Luc Parant, la « danse : dessaisissement » d’Ariane Dreyfus qui est ce que je lis comme la tournure de son écriture : « Ce que la poésie peut faire (avec) l’amour, seule la poésie doit (pouvoir) le faire, et à chaque fois, chaque poème, un faire jamais fini même quand il est fait. » (p. 165) L’exigence que suppose chaque poème, et l’inconnu qu’il construit, conduit à le retirer des formalismes et des esthétismes, Deleuze et sa pensée esthétisante du langage, et malgré ses intuitions porteuses. Mais l’écoute de l’inconnu va du bouche à oreille du poème au voir et entendre prononcer du théâtre, avec Claudel dont l’écriture permet de porter ces gestes-relation du poème à la scène. Ceci montre tout ce que peut apporter une théorie du langage et du poème au travail dramaturgique : une poétique de la dramaturgie, un théâtre de voix, de corps plutôt qu’une « représentation théâtrale ».

Déplacer les genres, les notions est ce qui se poursuit au cinquième chapitre « L’élégie, une force de vie ». Il s’agit de passer des « thrène », « métrique » et « larmes » à l’élégie chant d’amour, « fort comme la mort » (p. 177-178). Cette entreprise implique de penser le poème-élégie contre la stylistique de Mainguenau et son « texte organisé » ainsi que la séparation « ethos-discursif » vs « ethos pré-discursif ». En témoigne sa lecture catastrophique et éclectique de « Monsieur Prud’homme » de Verlaine, avec laquelle Serge Martin s’amuse et nous amuse beaucoup – et il a bien raison ! Mais le prud’hommesque continue avec Emmanuel Hocquard et sa littérature pour littérateurs. La bourgeoisie est littéraire et textuelle : une littérature des assis de la littérarité. Son recueil Elégies ne fait que signer un contrat générique, « une recherche sans risque » (p. 193) : « Les « sonnets » sont certainement « élégiables » pour Hocquard : il suffit que les textes ainsi dénommés fassent quatorze vers. » (p.190) C’est bien ce que font les avant-gardes : du texte, pas le poème, qui signe également la poésie comme écart, met la poésie dans l’ « énoncé », le « ton » forcément triste, « pessimiste », amassant clichés sur clichés dont Serge Martin nous en présente un florilège qu’il conclut en écrivant : « Toutes les époques ont leur Sully Prudhomme. » (p. 194) – du littéraire et de l’historicisme, rien que ça. Comme il s’agit de poèmes, et non de faire des vers, la réflexion et la pratique iront vers la force, non vers la forme, le poème-vie et non la poésie littéraliste. Et faire la critique du contrat générique pour aller vers le poème passe par une critique de l’historicisme de Paul Veyne et sa définition naïve de la sincérité impliquant une défiance à l’égard du langage et maintenant le cliché catastrophique qui sépare sincérité et littérature : ce qu’il fait sans arrêt avec l’élégie latine. À l’inverse de ces idéologies Serge Rezvani parvient à faire « entendre une petite voix dans la grande [la machinerie des codes et figures élégiaques] qui va "s’affolant s’affolant" : une carcasse qui grince d’un souffle de vie. » (p. 205) James Sacré « plus que l’installation dans un genre (…) convie à un mouvement vers l’inconnu. » (p. 213) La relation dans les poèmes « toujours à vivre » (p. 218) permet une lecture-vie de « l’intimité extériorisée » (p. 211).

S’il est critique des codes sémiotiques littéraires le « signifiant-relation » fait la relation par la signifiance, la signifiance par la relation, laquelle transforme la communication. Le sixième chapitre « la communication changée en relation » commence par poser le problème de « la pragmatique et le poème ». Et l’activité signifiante a son allégorie dans le théâtre. Claude Régy donne une définition forte de la pragmatique : « Ce n’est pas du tout l’idée d’une œuvre arrêtée : le poème dépend de ce qu’on en fait, dépend de qui le vit. » (cit. p. 221) Certainement cette pragmatique-là rassemble ce que la tradition sépare dans le schéma de la communication et ses deux pôles s’articulant autour d’un message. Serge Martin prend la comptine comme poème-relation, de « l’effeuillage prosodique » (p.228) amoureux de « Margueritte » à la « Prose du transsibérien » de Cendrars où « la comptine emporte le poème » (p. 229). Si la théorie de la « pragmatique relationnelle » remet en cause la communication c’est que celle-ci objective le langage par le message et son émission-réception. Or la subjectivation est un « phrasé […] d’abord celui de la pensée dans et par le langage ». De la comptine au phrasé la transmission est inséparable du transmetteur et l’engage tout entier dans son activité, c’est-à-dire dans la relation. Du coup l’acte de raconter n’est pas subordonné au récit, ce communicable du roman, mais au récitatif, ce que Serge Martin relève en lisant Passion fixe de Sollers où « l’énonciation romanesque fait du récitatif non le porté mais le porteur du récit », « cette recherche d’un récit qui n’est que le porté du récitatif ou, en d’autres termes, la relation amoureuse ». Une portée et un phrasé non-musicaux, mais de langage, on l’aura entendu : « la relation qui est la "porteuse" dans et par le langage… à moins que la relation n’en soit la "portée"… musicale. » (p. 237). « Chercher sa musique » n’est pas autre chose que chercher son phrasé-récitatif-rythme de langage. De même que « chercher des manières de "raconter" qui critiquent le ou les modèles académiques » (p. 234). Alors en trouvant « des manières de "raconter" qui critiquent le ou les modèles académiques » (p. 234) Sollers devait aussi trouver sa réponse et la critique de ses propres catégories critiques…

On reste souvent bloqué dans des termes. Langage et relation montre que le travail de concepts opérateurs permet de libérer les discours. Le couple ordinaire-extraordinaire, ses implications dans les théories du discours, ne prouve que ce blocage. Les théories de Kerbrat-Orecchioni réalisent ce blocage de l’interaction dans la conversation garante d’ « authenticité » et les « rituels de la communication ordinaire », doublé d’une vision du discours et des pratiques langagières comme agencements d’énoncés, compétences, modèles, « différentes variantes de la langue, entre lesquelles le locuteur choisit en fonction du contexte discursif » (cit., p. 241). A lire une citation que rapporte Serge Martin, il est troublant de voir à quel point avec « la communication interpersonnelle dans les diverses situations de la vie quotidienne » l’homme est oublié, je souligne : « pour appréhender l’objet-langue, il faut d’abord s’intéresser à ses réalisations en milieu naturel » (cit., p. 243). L’ « échange » n’a rien d’autre à faire qu’à démontrer un mécanisme communicationnel, un schématisme de l’interaction. Le dialogisme fondamental au langage a bien autre chose à faire : d’abord à penser le sujet, contre l’objet, la langue par les discours qui la font par leur activité et non qui y conviennent par des réalisations », le langage comme travail de la relation, invention imprévisible qui a son historicité. L’ « authenticité » ne programmerait-elle pas une chosification du sujet parlant, un comportementalisme animalier ? De l’objet, de la nature : ce sont les invariants de cette linguistique : des discours et des activités mises en bocaux pour prouver des invariants établis avant l’ « appréhension ». L’ « authenticité » a sa force de persuasion. C’est un argument détaché d’une pratique.

Serge Martin pose les questions : « La linguistique conversationnelle ne travaille-t-elle pas à une invention de ce type [« l’invention de l’invariant » (Denis Laborde)] ? N’informe-t-elle pas plus sur ses conceptions que sur les pratiques langagières ? » (p. 243) « La confrontation des thèses de Goffman et des poèmes de Heidsieck » continue une des visées de ce livre, la critique des universaux, des conceptions naturalisantes, universalisantes par la pluralité infinie, interne au langage et à la relation de sujet à sujet – une critique de toutes les formes d’objectivations. Le problème de Goffman et de sa théorie de l’interaction est donné en ces termes : « Le sociologue, Erving Goffman (1922-1982) prétend d’emblée à « un schéma applicable à n’importe quelle organisation sociale réelle ». (p. 244) Contre cette instrumentalisation des discours par la sociologie le poème est un enjeu rythmique. La « poésie sonore » de Bernard Heidsick refait la conversation dans les poèmes ; elle en brouille les « pistes » en les assemblant simultanément : « [il] ne cesse d’entrecroiser les rythmes, renonçant donc au « choix » entre règles et exceptions […] pour lui préférer le fonctionnement d’une pluralité » (p. 254). Et reprenant les catégories de sémantique et sémiotique distinguées et analysées par Benveniste Serge Martin relève une différence majeure entre la sociologie et le poème : « le premier fait de la pragmatique une pan-sémiotique comportementale alors que le second en fait une sémantique généralisée. » (p. 259)

Ce chapitre fait la critique de la vulgate du tout-communication et du comportemental qui ont leurs incidences sur les pratiques d’enseignement notamment et pourraient expliquer l’occultation du poème et de la discursivité qu’elles opèrent. Le septième chapitre s’attache à une « politique du langage, politique de l’amour » (p. 271). Serge Martin pense une « politique du sujet amoureux » parce que si elle n’est pas une « totalisation » l’« anthropologie de la relation par et dans le langage (…) est, par contre, la visée d’autant de saisies que nécessaires en veillant à toujours faire place à la pluralité des formes de vie et de langage qui constituent telle ou telle activité, elle-même prise dans ce qui contribue à la valeur et à la définition de l’humain. » (p. 271) Alors ce dernier chapitre donne les enjeux théoriques forts par lesquels on n’aura pas à conclure, mais à continuer : « le sens de l’infini au cœur du langage » - « une poétique des passions discursives » - « l’élégie comme force de vie et non célébration de la mort » - « un sujet qui du plus singulier au plus anonyme n’est jamais ordinaire ni anodin. » (p. 272) Le « poème-relation », « l’élégie-relation » avec Bernard Chambaz sont les pratiques du signifiant-relation, une généralisation du trouble d’infini que chaque poème invente. Mais avec les poèmes on invente toujours car ce sont eux qui nous inventent : « la voix qui continue », avec Meschonnic qui, à l’incipit de Puisque je suis ce buisson « commence par continuer : « puis le monde » (p. 9) » (p. 278). De fait chaque mot du poème, parce qu’il est du poème et un lien de l’activité d’un sujet spécifique est « un lanceur de la relation » (p. 279). Et la « relation relation » est relation au carré, je puissance tu, tu puissance je, qui renverse le centre identitaire et le toi-objet. La psychanalyse devrait mieux lire les poèmes. Je note au passage que la « relation relation » est un concept efficient pour une critique de la fantasmalogie à la Agamben. Là est la force du concept d’admiration désétymologisé-démiroirisé et devenant un « problème poétique » (p.292), une « réceptivité » « pour savoir quel rapport aux œuvres établir, quel sujet advient de ce rapport à ces rapports » (p. 294). La critique littéraire, si elle s’invente « sujet relation », en est le travail. Serge Martin l’analyse dans l’Entretien sur Dante et « l’interlocuteur providentiel » de Mandelstam (p. 295-300), l’ « Hölderlin » de Walter Benjamin et son « noyau poétique » (cit., p. 302), les « mains vraies » du poème de Paul Celan (cit., p. 306). C’est bien une utopie du poème de la critique que Serge Martin invente dans Langage et relation, pour transformer la réceptivité en relation. Pas de poème sans « poème relation » : « la relation n’est jamais à saisir mais toujours à chercher. La relation est forte d’utopie. » (p. 319) Alors l’enquête est aussi prudente, face au « retour du « sujet » [qui] exige donc plus qu’avant le test suivant : est-ce que le "sujet" proposé répond au problème du poème ? Cela semble évident pour la "poésie". Peut-on dire la même chose ailleurs ? » (p. 312) Pour une recherche et une écoute des historicités la relation continue le rythme et répond le sujet parce qu’elle est au maximum sujet permettant de libérer le poème : un pari sur la relation, le parti de l’intersubjectif.

Ce texte est également disponible à l'adresse suivante:

http://www.arabesques-editions.com/revue/essais/article192912.html

lundi 4 janvier 2010

Émile Benveniste, aujourd’hui : la relation dans et par le langage


« Émile Benveniste, aujourd’hui : la relation dans et par le langage » dans S. Martin (dir.), Émile Benveniste pour vivre langage, Mont-de-Laval, L’Atelier du grand tétras, 2009, p. 91-103.

vendredi 27 novembre 2009

Quelle littérature pour la jeunesse?


(avec Marie-Claire Martin),Quelle littérature pour la jeunesse ?, coll. « 50 questions », Klincksieck, janvier 2009 (200 p.)
ISBN: 978-2-252-03709-6
S'appuyant sur une histoire longue, la littérature de jeunesse est un secteur important de l’édition. D’emblée internationale et profondément renouvelée depuis les années 1970, elle conteste les frontières des genres en mêlant traditions et innovations.
Cet ouvrage observe ce que devient la littérature avec la littérature de jeunesse, aujourd’hui plus qu’hier. Se référant aux oeuvres incontournables, il montre la force de l’oralité, en écriture et en lecture, en texte et en image.
Des rêveries aux aventures, des comptines aux contes, des témoignages aux fictions, une anthropologie poétique se dessine : quelle littérature… de jeunesse ? Celle qui toujours commence !

Notes sur ce livre: note de Jean Perrot dans La revue des livres pour enfants n° 247, juin 2009

Note de Sylvie Neeman dans Parole 2.09, revue de l'association romande de littérature pour l'enfance et la jeunesse, p. 19:






Note de Web-Lettres :

http://www.weblettres.net/lecture/?cat=12&b=105

Parce que certains ouvrages semblent faits n’importe comment, on a envie de les lire n’importe comment. Et on a raison, un peu, au début !
S’agissant de littérature jeunesse, on peut avoir quelques idées et des questions. Justement le livre de Marie-Claire Martin et Serge Martin en proposent cinquante (50 !). On cherche les siennes dans la table des matières et on est surpris par celle-ci : question 20 « Que faire quand un livre vous saute à la figure ? ». Comment résister ? On lit alors une présentation palpitante d’un roman d’Hubert Mingarelli, Vie de sable, qu’on ne connaît pas et qu’on lit donc dans l’urgence. C’est une découverte. Une voix, une présence, une écriture ; on est bien loin d’une définition de la littérature pour la jeunesse convenue.
Il faut revenir à notre étude : dans la réponse à la même question (20) nous sautent aussi à la figure les livres-objets, livres animés qui se déploient en découpures magiques. Mais pourquoi Mingarelli et ces ouvrages-ci ? Ah ! il est aussi fait appel à Mallarmé et à Michaux. Ouf !
On cherche donc sagement une de « nos » questions, les auteurs l’abordent : question 6 « Qu’est-ce qu’un classique en littérature jeunesse ? ». Trois pages plus tard on n’est guère avancé, déconcerté sûrement. Il ne reste plus qu’une chose à faire : reprendre au début : question 1 « La littérature jeunesse est-elle un genre ? »
Alors les questions s’enchaînent et avec elles les réponses dont chacune contient l’analyse d’un ou plusieurs livres connus ou inconnus du lecteur. C’est tout l’enjeu du livre : « Rendre compte de ce qu'on appelle la littérature de jeunesse c'est se situer au carrefour de la rencontre avec tel ou tel livre pris à la production pour la jeunesse qu'on aimerait considérer à chaque fois comme une œuvre vivante, et de l'interrogation qui, partant de cette vie des œuvres, engage une perspective anthropologique, pour le moins interdisciplinaire. »
Les présentations sont claires, les commentaires bien plus touffus. On croit un moment se perdre dans un jargon d’analyse, mais l’ensemble est construit, cohérent alors même que la suite des questions paraît bizarre ou hasardeuse. C’est que les auteurs connaissent la littérature de jeunesse ET ses commentateurs les plus pointus. Ils n’hésitent jamais devant tel ou tel rapprochement avec la et les critiques. Les questions sont de quasi prétextes mais le plan est habile.
Il faut s’efforcer, relire parfois, mais à chaque page ou presque vous naît une envie de lecture, même la lecture d’albums pour les petits qui ne vous auraient jamais arrêtés en librairie (Monsieur le lièvre voulez-vous m’aider ?). La notion d’album est d’ailleurs éclairée, celle d’autofiction aussi, en lien avec les souvenirs d’enfance ; on comprend l’importance du rythme, celle de la voix, des voix comme notion centrale de cette étude, et celle des images, de la moralité, de la construction de l’identité, du racontage et du « Encore ! » à la fin de la lecture du soir…
Quant à savoir si « la littérature est vouée à la scolarisation », la question est évidemment posée (question 11). La réponse (mais ici on simplifie) parle d’une « situation de pédagogisation généralisée » et est en grande partie contenue dans une citation : « Une tendance lourde de la littérature de jeunesse est à une sur-instrumentation pédagogique et éducative. » (Paul Garapon, revue Esprit, 2002). On comprend pourquoi un Dictionnaire de la littérature jeunesse à l’usage des professeurs des écoles paru récemment n’est qu’un catalogue doublé d’un lexique sommaire de linguistique et d’analyse littéraire. Il peut au mieux servir… de catalogue. Mais on se rappelle aussi le numéro 462 (avril 2008) des Cahiers pédagogiques qui propose un ensemble de réflexions fort utiles sur les liens entre littérature pour la jeunesse et l’école. On y trouve en particulier des idées sur l’interdisciplinarité (« Chercher le vrai dans la littérature jeunesse » de Michel Zakhartchouk) et des propositions d’activités très intéressantes et diverses. De belles perspectives donc.
Avouons ! Le lecteur sort un peu étourdi de cette série de cinquante (50 !) réponses mais il est bien décidé à lire Momo, l’intégrale (Nadja) et à (re)lire Blanchot (convoqué entre autres détails pour commenter l’histoire de la souris Abel), à reprendre pour la énième fois Pinocchio et à utiliser à bon escient le numéro 462 des Cahiers pédagogiques.
Une dernière question : on se demande « Pourquoi Perec, pourtant cité, n’apparaît ni dans l’index ni dans la bibliographie ? » Mais cette disparition l’aurait sans doute amusé. Allons, ce qui est dit de lui vient, sauf erreur, de Penser/Classer paru chez Hachette en 1985.


Roger Berthet - 12 février 2009

Note de Livres au trésor :

http://www.livresautresor.net/centre/menuce1.php?page=6





Education enfantine - Juin 2009
Merveilleusement stimulant, le livre insiste sur la porosité d'un genre dont l'album s'est fait l'emblème, tandis que la "transgénéricité" de certaines œuvres, par exemple Les Aventures de Pinocchio, permet aux auteurs de montrer que l'essentiel réside dans une théâtralité relationnelle, celle qui fait passer l'œuvre de « bouche en bouche ».
- Patricia Nicolas

Europe n° 961, mai 2009p. 364-367.

Quelle littérature pour la jeunesse? de Marie-Claire et Serge Martin, collection « 50 questions », éd. Klincksieck, Paris, 2009.

La question du titre qui chapeaute et introduit les cinquante questions du livre de Marie-Claire et Serge Martin, Quelle littérature pour la jeunesse ?, n’est pas une question pour avoir réponse à tout, c’est un recommencement, au sens où il ne s’agit pas de fabriquer des réponses mais de penser ce que la littérature, l’écriture, la lecture ont d’actif ; la question se définit elle-même comme l’invention de problèmes, une démarche voisine de celle de Benveniste qui pose et examine des « problèmes de linguistique générale »[1]. Parce que, d’une manière profondément analogue à la méthode du linguiste penseur du discours et de « la subjectivité dans le langage », du langage non comme sémiotique mais comme activité, les auteurs de ce livre envisagent une critique de la conception de la littérature et de la lecture au travers de la théorie des genres et de ses avatars que sont la réception et la généricité. Précisons que le discours et la subjectivité ont été, sont, dans l’enseignement de la littérature, objectivés par les genres et la réception, l’apport de la pensée de Benveniste étant passé au filtre du structuralisme et de l’école de Constance, les discours à ceux des formes de discours et de l’intentionnalité. Entre autres Fiction et diction de Genette, Pour Une Esthétique de la réception de Jauss sont les horizons théoriques des programmes d’enseignement, horizons traversés et balisés de fonctions, de formes de discours, de typologies, d’attentes de lectorats plus que de lecteurs. Quelle littérature pour la jeunesse ? met ces scientismes en crise.

Cette question introductive est alors opératoire pour penser la subjectivité dans la littérature et travailler à des problèmes et à leurs enchaînements comme à leurs solidarités. Entre littérature et jeunesse, il y a bien la mise en mouvement (et en œuvre) de quelque chose que la réception aurait tendance à fixer et à barrer. C’est bien ce qui ressort de la trente quatrième question « l’horizon d’attente est-il l’âge de raison de la littérature pour la jeunesse ? » D’un côté, « la relation entre texte et lecteur comme […] procès établissant un rapport entre deux horizons ou opérant une fusion » (Jauss, cité p. 114) conditionne des identitarismes ou essences, de la littérature, de la jeunesse et des publics en général, les auteurs remarquant justement que « la constitution d’un public et donc d’un sujet collectif » (Ibid.) pose une série de problèmes, notamment celui d’empêcher de penser comment une écriture, dans sa spécificité, invente une lecture, ceci différemment chaque fois qu’il y un lecteur. Autrement dit, c’est sans doute la lecture plurielle qui est à penser, une œuvre en étant l’invention parce qu’elle est de l’ordre de valeur et de l’acte éthique (non au sens moral, mais à celui d’une subjectivité dans le langage) ; d’où le double enjeu de l’oralité et de la relation pour définir la lecture comme une « réénonciation, jouant une aventure du sujet, une subjectivation […] de l’ordre de l’inconnu, de l’aventure pleine et entière, d’une intersubjectivité, et encore plus certainement d’une transubjectivité.» (p. 116) Ceci est important pour ne plus faire de l’enseignement une autorité disant ce qu’il faut lire, mais une pédagogie ouvrant les lectures et amenant à se questionner sur la manière dont on lit, sur un comment lire recommencé dans chaque texte.

De fait on ira voir l’importante et suggestive bibliographie en fin de volume, lire chaque question pour s’apercevoir que ce livre est aussi un carnet de lectures montrant comment du sujet s’y construit, poursuivant une aventure de lecteurs. D’où un certain inachèvement appelant à recommencer, à poursuivre, continuer et à ne pas « [oublier] ce que peut un sujet de la lecture dans et par la voix-relation. » (p. 117) Sans aucun doute un livre qu’on lit est-il un livre où l’on met et donne de sa voix. Alors la littérature est telle que la jeunesse la change, comme la jeunesse est celle que permet chaque œuvre littéraire. La citation de l’excipit de Zazie dans le métro qui est certainement aussi un incipit est l’allégorie de ce mouvement de la relation : « - T’as vu le métro ? / Non. / Alors qu’est-ce que t’as fait ? / J’ai vieilli. » Le lecteur n’a lui non plus pas vu le métro : « Voilà bien une vérité d’expérience qui ne renvoie pas à une certaine objectivité ou pour le moins à la mesure exacte des choses… », commentent les auteurs, mais pas seulement : plutôt découvrent les auteurs – la « vérité d’expérience » étant cette expérience dans le langage que donne à penser Queneau et que Marie-Claire Martin et Serge Martin vont explorer.

Le problème des genres, et avec lui celui des traditions, étant posé, c’est celui des œuvres comme discours et activités spécifiques qui permet de déplacer le point de vue de l’objectivation à la subjectivation. Je retiens deux propositions faites au début du livre : « S’il y a mélange des genres avec la littérature de jeunesse, c’est quand elle fait œuvre, c’est-à-dire quand elle n’est plus un genre mais une activité qui fait événement autrement qu’à se retourner vers le passé ou à préparer un futur. » (p. 14) « L’enfant abandonné serait d’abord l’enfant actif dans et par son abandon au langage : voilà une hypothèse qui ne cessera de nourrir nos questions sur la littérature pour la jeunesse. » (p. 19) Où l’abandon ne se confond pas avec une psychologie, mais où il est « à la relation dans le langage, sujet du langage n’advenant que par cet abandon au langage tantôt mis dans la volubilité, tantôt dans la retenue. » (Ibid.) Et tout le livre est traversé par le concept de « racontage », concept heureux pour un bonheur des activités de raconter et d’écouter comme activités de la voix, et qui recommencent quand les enfants réclament « encore ! » au lieu de s’achever de manière tautologique en séparation d’un signifiant et d’un signifié, d’un sens et d’une forme, dans les comptages séquentiel et actanciel des schémas narratifs ou dans les racontars de la narratologie sur le discours narratif.

Ainsi un premier levier est la fable dont il ne faut pas oublier qu’elle est en premier lieu une activité de la parole, comme le conte est activité de « racontage ». Et La Fontaine et Perrault oscillant tous deux entre « les courants de la tradition didactique (fables) ou narratives (conte) » (p. 20), amènent à penser « le récit vivant, disons le conte fabuleux comme théâtre de voix dans une voix de raconteur, [engageant] l’enfant à voir, entendre et ainsi apprendre » (c’est moi qui souligne). Puis d’ajouter : « mais le récit porté par cette voix conteuse, engage aussi l’enfant à demander soit qu’on recommence le « (ra)contage », soit qu’on le récite tout ou partie, de façon à le mémoriser non seulement par cœur mais par corps, c’est-à-dire à son corps accueillant. » (p. 21-22) Voilà qui pousse à définir la fable non comme genre mais comme « mode de dire » et à penser non une moralisation, mais une relation dans et par ce mode de dire qui est transmission d’une transmission, un acte éthique. Mais voilà aussi qui pousse à un programme – non une programmation – d’étude, d’écoute de ce qu’on appelle la littérature jeunesse « comme une conceptualisation critique de tout ce qui engage le mouvement des œuvres et de leur lecture. » (p. 22)

On peut se pencher sur ces trois activités qui se croisent et sont les inséparables du discours ; voir, entendre, apprendre sont bien de l’ordre continu et ce continu engage à son tour une pédagogie, laquelle est relationnelle langagière discursive. C’est même tout le fabuleux de la lecture et de l’écriture. De là il y a à penser ce qu’est un « classique en littérature jeunesse » (question 6) et ce qu’est également un classique de l’école – une jeunesse de la littérature qui n’est pas pour l’école ou pour la jeunesse mais qui, si on la lit, l’entend, porte « à hauteur d’enfance », comme l’écrivent les auteurs. Ainsi chaque œuvre écrit – et non inscrit - chaque lecteur à son école : c’est bien la différence entre l’école des œuvres et les œuvres ou écritures scolaires que permet de penser Quelle Littérature pour la jeunesse ? Alors trois exemples (ceci est une expédition dans le livre) pour ce même continu (qui ne se réduit bien sûr pas à trois « termes »… mais se conçoit dans ces activités langagières ; sinon on arrête tout !). Les termes ne sont plus des termes mais des problèmes, avec souvent le plaisir à déjouer les « questions pièges ». D’abord, voir, avec notamment quatre questions (de 37 à 40 : « Un livre d’art pour enfants apprend-il à mieux se dire ? Comment les textes ont-ils des rapports aux images ? Les albums ont-ils toujours un texte ? Les albums sont-ils réservés aux lecteurs débutants ?) : voir est un rapport au langage quand les albums « obligent chacun à agrandir les oreilles, c’est-à-dire l’écoute de ce que nous font les œuvres » (p. 139). C’est bien ce qui s’insinue de langage, de « racontage » dans les images qui font parler et ne se réduisent pas à une « fonction » d’illustration, comme les auteurs l’écrivent à propos de contes illustrés de Ionesco : « leur force même de conte peut-être vérifiée dans l’édition illustrée et […] leur mouvement de répétition des images au texte et inversement vient comme rejouer ce que Gardaz appelle "un principe d’invention" propre aux contes eux-mêmes. » (p. 130) Ainsi les auteurs déjouent un dualisme entre visuel et textuel pour penser leurs rapports. Nous voilà tous lecteurs débutants dans la mesure où nous débutons notre lecture dans chaque image comme dans chaque texte. Puisqu’il s’agit encore toujours d’un nouveau lire (j’insiste sur l’activité) on entend toujours davantage : entendre, développer l’écoute du langage, des œuvres est bien ce qui se joue : à propos du roman d’Arnaud Cathrine, Mon Démon s’appelle Martin, nous partons « sur l’épaule d’une voix qui nous emporte » (p. 64) ; certainement alors les voix muent (question 17, « l’écriture à haute voix permet-elle aux adolescents de muer ? »), mais aussi les écritures, les lectures, à voix haute ou haute voix silencieuse : lire ensemble est une écoute des mutations de cette « voix pleine de voix » où l’on s’invente lecteur, sujet dans sa lecture ; les salles de classe deviennent alors les espaces de l’utopie. En ce sens il y a toujours à apprendre. Et Quelle littérature pour la jeunesse ? fait de l’apprentissage, des apprentissages, non des totalités de savoirs, mais des expériences, comme celles vécues au travers des documentaires « initiés par le père Castor : un accompagnement par la voix et le regard, l’une dans et par l’autre » (p. 112, question 33 « les documentaires sont-ils les seuls à faire découvrir le monde à leurs jeunes lecteurs ? ») ou avec L’Enfant et la rivière d’Henri Bosco, illustré par Georges Lemoine, roman dans lequel « le lecteur est emporté dans le remous d’une expérience langagière pleine de connaissance […] qui inclurait ici une ressemblance des intériorités entre le monde humain et le monde naturel. » (p. 112-113)

En somme nous nous embarquons, avec ce livre dans une anthropologie historique du langage, qui a beaucoup à apporter à la didactique, voisine aussi de celle de Meschonnic affirmée dans Critique du rythme[2]. La littérature de jeunesse trouve là mieux qu’une didactique, sa poétique, dans l’aventure d’une connaissance en mouvement de langage : si le lecteur « vieillit », c’est au sens où l’entend Zazie, en plein avenir, en pleine jeunesse… Alors si ce livre s’interrompt sur l’avenir, c’est qu’avec la littérature comme il l’envisage « cela n’a pas d’âge ». Et puisqu’ « un chef d’œuvre n’est pas fait pour être célébré mais pour œuvrer à continuer l’humanisation » (p. 171), nous n’avons plus qu’à recommencer ce livre. Son écriture, les lectures et les problèmes qu’il invente ont en eux quelque chose de ce que donne à penser le titre d’un des livres de poèmes de Serge Ritman (alias Serge Martin) : A L’Heure de tes naissances[3]. Alors combien de jeunesses dans quelles littératures ?

Laurent Mourey



[1] Emile Benveniste Problèmes de linguistique générale, vol. 1 & 2, Gallimard, 1966 et 1974.

[2] Henri Meschonnic Critique du rythme, anthropologie historique du langage, éditions Verdier, Lagrasse, 1982 ; réédité en collection Verdier poche en 2009.

[3] Serge Ritman A L’Heure de tes naissances, rimes et résonances, éditions de L’Atelier du Grand Tétras, Mont de Laval, 2007.

Le Français aujourd'hui n° 165, juin 2009, p. 127-128.

Marie-Claire Martin et Serge Martin, Quelle littérature pour la jeunesse ? Klincksieck, 200 p., 16 Euros.

Oui, mais la question se retourne aussi, et tourne dans tous les sens : quelle jeunesse pour la littérature ? quelle jeunesse de la littérature nous transforme ? Cinquante questions (c’est la règle de la collection) inventent ici une infinité de problèmes. Car il ne suffit pas d’apporter cinquante réponses pour tenir l’ensemble de ce que peut, et peut être, une littérature, des littératures tournées vers la jeunesse, vers les jeunesses. Inventer des problèmes, plutôt qu’apporter des réponses, est déjà porté par, et porteur d’une représentation de la lecture et de l’écriture comme activités critiques, activités de pensée qui entraînent un maintien en chantier des savoirs, en opposant aux vérités admises le développement des points de vue. Si bien que parlant littérature, on parle langage, on parle didactique. Et anthropologie, politique, éthique. Alors de la première à la dernière question (« Le lecteur de littérature de jeunesse a-t-il de l’avenir ? » qui est une façon de ne pas conclure, mais de recommencer), les notions bougent. La première, « La littérature pour la jeunesse est-elle un genre ? », engage aussitôt la question de la littérarité des œuvres littéraires dans leur ensemble, en ce sens qu’elles sont toujours, hors les classifications, une invite à « vivre la voix des œuvres en entendant aussi les voix dans la voix » (question 1, page 13 – par la suite, numéro de question et numéro de page). Une activité plurielle, éthique, plutôt qu’un produit, étiquetable. Alors « s’il est un genre qui peut prétendre emporter toute la littérature de jeunesse avec lui, c’est bien celui de la fable », mais dès lors la fable n’est plus un genre mais « un mode de dire » qui inclut et subordonne tous les genres à « cette force non assignable que réalise n’importe qu’elle fable quand elle fait de la voix son propos et son moyen » (1, 13). Et il y a là de quoi ici transformer radicalement la représentation du littéraire, partout, et d’abord à l’Ecole : puisqu’au discontinu du courant et du littéraire, du réel et de l’imaginaire, du vrai et du fictif, de l’objectif et du subjectif… est substitué le continu corps-langage, qui place le littéraire au cœur même du quotidien, de ce que c’est, quotidiennement, que parler. C’est à entendre dans, par exemple, les « formulettes » (4, 25) de cours de récréation, qui passent habituellement pour être sans écriture, ce qui ne tient que si l’on conserve inchangées les définitions dichotomiques du langage et de la vie, de l’oral et de l’écrit. Mais ici les définitions changent. Car ce livre n’est ni un panorama, ni un ouvrage de vulgarisation de savoirs scientifiques considérés comme acquis. Non, c’est un ouvrage de pensée. Et qui invente les outils de sa pensée. Et l’un des outils de pensée que nous fabriquent les auteurs, et qui sera du meilleur profit pour qui voudra mettre en perspective critique les représentations qui ont cours à l’Ecole, est le « racontage » (15, 57) : « une dramaturgie », celle de la fable, qui excède d’un côté la réduction à une « diction » et, de l’autre, « le fonctionnalisme qui enregistre le discontinu des catégories » (14, 53 et 54). Le « racontage » permet de tenir une des spécificités de la littérature de jeunesse qu’on évacue souvent en séparant ce que les œuvres inventent d’un seul rythme (même lorsque c’est à quatre mains), ce qui, ensemble, invente l’œuvre : « le racontage met l’illustration au régime de l’écoute » (15, 57). C'est-à-dire que la réénonciation – « passage du mouvement de la parole » (15, 59) – qu’est toute lecture fait entendre clairement que le silence du dessin est un plein de langage, tout comme le texte, et avec, est un plein de langage allant transformant qui lit, quand il devient qui parle sa lecture. La fable, comme « universel du langage » (15, 59), engage aussi une réflexion sur les fables du langage, une écoute du « racontage » des théoriciens. C’est un premier pas vers l’enseignement de la théorie du langage dont Henri Meschonnic à récemment rappelé l’urgence (voir : Henri Meschonnic, Dans le bois de la langue, éd. Laurence Teper, 2008). Il s’agit de sauter le pas. « On sait, depuis le mythe de Babel, que ces rêveries [les « hypothèses scientistes sur l’origine du langage » que François Place évoque dans son album Les derniers géants] portent en elles non des vérités mais des fables dont la force est dans le racontage et non dans un quelconque dévoilement d’origine » (28, 97). Parce que les savoirs d’aujourd’hui font les fables de demain, il y a à penser dès maintenant ce que nos représentations portent de fabuleux, vers un plaisir de la théorie, disons un plaisir du langage porté jusque dans la réflexion sur le langage. C’est ouvrir une aventure de sujet. A propos de « Mondo », la nouvelle de Le Clézio, on verra que les « passages de voix » n’autorisent pas à parler seulement de « narrateur ou de personnages : le sujet n’est pas une fonction narrative et encore moins une instance mais une instanciation » (29, 99). Ou bien ce sera la « grammaire des stéréotypes » (« divers schémas narratifs », « types majeurs de discours », « scénarios fondamentaux », « principales galeries de personnages », « motifs clés » – 35, 120) qui, voulant tenir le récit empêche d’entendre le racontage. Les auteurs proposent alors d’écouter « non le thème mais la thématisation comme un mode de dire le monde, les choses, la vie » (36, 122). Une activité de l’œuvre qui définit la reconnaissance non comme l’application de savoirs, un réinvestissemnet ad libitum des acquis, mais comme la connaissance nouvelle qu’entraîne une perte de ce que l’on sait devant, justement, les spécificités irréductibles de chaque œuvre : « ces histoires [celles de Christian Oster] nous demandent de douter qu’elles parlent de quelque chose quand elles ouvrent tout simplement une parole qui fait que nous ne savons plus vraiment de quoi nous parlons en en parlant. » (36, 123) Alors seulement, avec la modernité des œuvres (« leur activité au présent de la lecture » – 43, 149) « l’individuation » se fait « subjectivation » : nous faisant quitter « des représentations pour des inventions » (47, 162), l’éthique d’un lire qui est un vivre-dire contre le moralisme : « une société des loisirs et de la consommation, qui met tout au régime d’une rentabilité, enferme le didactique, y compris scolaire, dans une moralisation obligatoire plus qu’elle n’ouvre à une aventure éthique » (47, 159). Changer les points de vue est une proposition politique forte : Marie-Claire et Serge Martin proposent que l’on recherche, dans la thématisation des relations et dans le fait littéraire lui-même comme relation de relations, de quoi ouvrir le culturel à ce que peuvent les œuvres en leurs spécificités, plutôt que la reproduction et le maintien, par la plasticité des formes affectives, culturelles, sociales, d’un ordre qui met l’activité des œuvres au passé, à son passé, et fait du contemporain la caisse de résonance des catégories anciennes, jusque dans ce que les œuvres semblent porter d’anomique (lire toute la question 47 : « Les pères sont-ils devenus de grands enfants en littérature de jeunesse ? », p. 158 et suivantes, qui claque le bec aussi, incidemment, à qui voudrait encore opposer le littéraire-fictif-divertissement au quotidien-réel-sérieux, car où, mieux que dans les arts du langage, pourraient s’élaborer nos représentations concrètes ?).

En des temps où le passéisme est la dernière vision d’avenir, où le littéraire tourne au patrimonial, au testimonial et au testamentaire pour empailler son activité en produit culturel-cultuel, où les démagogies de toutes rives s’entendent à merveille pour maintenir les lieux communs les plus fréquentés et les plus stériles, « Quelle littérature pour la jeunesse ? » rafraîchit les idées et dans le lourd climat des défaitismes et des cynismes associés ravive le plaisir de penser ce que l’on fait de la littérature et de l’enfance. Plaisir évident des auteurs partis, et nous entraînant, à la découverte d’un continent littéraire encore peu (re)connu, et trop souvent classé dans la para- ou la sous-littérature. Plaisir qui donne envie de le partager, et d’aller voir ce qu’on ne connaît pas, et d’aller retrouver ce qu’on croyait connaître.

Philippe Païni


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Note de Francis Marcoin dans Cahiers Robinson n° 27, avril 2010, p. 200-201.